Jeudi 29 octobre 2009





Extrait d’une conférence publique donnée par l’auteur

peu après la parution de Filière russe

 

  

 

 

 

… Je tiens à préciser que moi-même je me suis beaucoup emm… pardon, ennuyé à écrire cette histoire aussi lamentable qu’invraisemblable. Si vous ne l’avez pas encore, surtout ne l’achetez pas, et si vous l’avez déjà, jetez-la sans perdre votre temps à la lire …

- Mais je vois une main se lever. Madame, vous aviez une question ?

- Puisque vous dites vous être ennuyé, pourquoi l’avez-vous écrite ?

- Oh, sans doute par désœuvrement, pour passer le temps… et puis aussi parce que j’aime bien la petite Claire, ce personnage que j’ai inventé dans un précédent roman, d’ailleurs tout autant lamentable, et que je souhaitais faire vivre encore un peu. Je l’avais inventée alors qu’elle était  jeune adolescente mais le temps a passé et pourtant vous voyez, je l’appelle encore la petite Claire…  

Dans le maigre auditoire, un homme se lève :

- Moi j’ai perdu mon temps à vous lire, comme vous dites. C’est en effet un récit pitoyable, mais vous venez de répondre à Madame que vous aviez voulu faire continuer à vivre un personnage inventé auparavant ; en ce cas pourquoi n’avez-vous pas écrit un roman digne de ce nom ?

- Parce que je ne suis pas romancier. Vaguement poète peut-être…

- (L’auditeur, sarcastique) Alors  contentez-vous de « rimailler » sur les couleurs des feuilles ou ce qui vous plaira ; enfin tout sujet dans lequel personne ne se fourvoiera à vous lire !

Par Gérard HULOT - Publié dans : Roman : Filière russe
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Jeudi 29 octobre 2009

(pour qui pas lu Microdyssée), quelques extraits a propos de Claire

- Sérieux. Une petite qui est hospitalisée  pour s’être tranché les veines…

- Je n’étais pas si loin avec mon pontage ; artères, veines, pas de veine, ce n’est que du saignant !

- Arrêtez de plaisanter et écoutez-moi. Claire a seize ans et le mal de vivre ; pas de chagrin d’amour apparemment, mais parents divorcés et remariés, demi-frères et demi-sœurs, bref le classique familial de notre époque. Ce qui m’a fait penser à vous est qu’elle m’a dit dessiner. Je pense que vous sauriez mieux que moi la tirer de l’ornière en lui faisant cracher son cerveau sur le papier !



Dès qu’il entra, Antoine repensa à ses plaisanteries de l’avant-veille. En fait d’hémoglobine, c’était plutôt la grande semaine du blanc : de la longue chemise de nuit boutonnée jusqu’au menton qui enveloppait le jeune fille, et des draps du lit sur lequel elle était allongée façon gisante, jusqu’aux bandages lui serrant les poignets ; et, si ce n’était une courte tignasse brune à peine visible, visage assorti. Une petite frimousse de souris blanche à vous décourager pour le reste de la journée ; pour être Claire elle était Claire ! Pénélope fit les présentations et Antoine en profita pour se débarrasser des chocolats qu’il avait acheté en venant. Il s’effaça du mieux qu’il put au plus loin que la chambre le permettait, le temps que Pénélope, assise près de la tête du lit sans regarder Claire, tenta de dialoguer. Malgré son professionnalisme elle ne tira pas grand chose de la petite qui se contentait de répéter ne pas comprendre pourquoi on l’avait empêchée de mourir comme elle le souhaitait, et réaffirmer qu’elle recommencerait


- J’ignore ce que Pén…qu’elle t’a dit mais sans doute puis-je te comprendre.

- Vous aussi vous avez voulu vous suicider dans le temps.

- Voulu, voulu… Disons que j’y ai pensé. Mais sans doute ai-je eu moins de courage que toi et je ne le regrette pas. Vivre réserve de temps à autres d’agréables surprises, et de toute façon nous sommes mortels. Attends au moins un peu.

A cet instant il vint à Antoine une idée qu’il jugea machiavélique. Il la formula pourtant :

- Tiens, nous allons conclure un pacte tous les deux : Tu acceptes de ne plus attenter à tes jours pendant six mois et si dans six mois tu n’a pas changé d’avis je t’aiderai… D’accord ?

La petite réfléchit et demanda enfin :

- Vous n’mentez pas ? Vous m’aiderez ?

Antoine en lui répondant « Oui » songea qu’il pouvait puisqu’elle n’avait pas précisé s’il fallait l’aider à mourir ou à vivre, quant à mentir…

- Alors d’accord concéda Claire.

- Tu dessines je crois. Acceptes-tu de me montrer tes dessins ?

- J’en ai pas ici.

- Peux-tu les faire venir ?

- Oui mais vous les trouverez moches ; j’sais pas dessiner comme vous et moi j’peins pas. D’ailleurs j’aime pas la couleur.

- On peut peindre en noir et blanc. Je ne suis qu’un aimable amateur ignare mais veux-tu que je t’apprennes le peu que je sais ?

- J’veux bien.

Antoine sut alors qu’il avait gagné la confiance de la petite souris blanche. A mesure qu’il parlèrent, lui surtout, Claire se détendit et en dit un peu plus qu’avec Pénélope. Elle eut même quelque velléité pour lui expliquer, donc de s’expliquer, les raisons de son geste. Lorsqu’il fut tard, Antoine proposa de revenir le lendemain avec de quoi dessiner, si elle le souhaitait. Elle accepta et il la quitta après un bisou sonore sur sa joue.



Elle lui montra ses dessins, les anciens et ceux du bloc offert. Il fut agréablement surpris par la qualité du trait malgré quelques faiblesses, elle apprendrait vite, mais dieu que c’était noir ! Elle pourrait lancer le faire-part de décès illustré, pensa Antoine, mais il ne lui parla que de technique, et des sujets traités que Claire accepta de lui expliquer en partie. Ils passèrent ainsi plus d’une heure avant qu’Antoine ne dise avec détachement :

- Tu te sens seule et incomprise n’est-ce pas.

Elle hésita mais cette fois répondit.

- Oui.

- Tes parents ?

- J’en ai plus… J’en ai trop ! Un beau père, une belle mère ; j’suis pas mariée moi ! Mon père et ma mère se fichent pas mal de moi…

- En es-tu sûre ?

- Ils vivent leurs vies, ils ont chacun leurs gosses.

- Admettons qu’ils t’oublient ; mais c’est peut-être qu’ils sont aussi malheureux que toi et qu’ils cherchent comme ils peuvent le bonheur. Aurais-tu une seule famille et les meilleurs parents du monde qu’ils ne te comprendraient pas forcément. J’ai vécu ça lorsque j’avais ton âge. Moi aussi je me sentais seul, incompris et pourtant j’avais de merveilleux parents. Plus tard j’ai compris que c’était notre sort commun. Nul, même en essayant, ne saura jamais ce qui est vraiment dans notre tête. Nous devons donc accepter de vivre ainsi, seuls et incompris.

- Mais vous, vous êtes vieux et puis vous avez le docteur Kravziack !

- Tu as certainement des amis, un petit copain peut-être ?

- Des copines, des copains, oui mais pas p’tits ; juste gros de connerie !

- Alors veux-tu que Pénélope, enfin le docteur Kravziack et moi soyons tes amis ?

- J’suis sans intérêt et puis j’suis chiante !

- Nous aussi, ça tombe bien ; nous pourrons ch… ensemble.

Un mince sourire se dessina alors fugacement sur le visage de la petite et Antoine sut qu’il avait remporté une première manche. Le mal n’était peut-être pas si profond ; toutefois le chemin de la guérison serait quand même long.



Peu de temps après, Claire vint donc passer un dimanche avec eux. C’était Antoine qui invitait. Le déjeuner fut agréablement animé. On parla de tout et de rien sur un ton léger qui incita la gamine à y ajouter son propre grain de sel. A chacune de ses interventions, Pénélope et Antoine échangeaient discrètement un bref regard complice. Quand ils eurent débarrassé la table, Pénélope proposa une promenade lèche-vitrines en centre ville. Cette distraction n’avait guère d’attraits pour Antoine mais en sa compagnie que n’aurait-il pas accepté ? Pénélope lui confiera le soir en tête à tête que ce n’était non plus son occupation favorite mais que c’était propice à susciter des réactions chez Claire, donc à mieux la connaître. Ce fut effectivement le cas ; elle parlait et même souriait aux commentaires humoristiques des deux complices. Il faisait froid avec ciel clair, et leurs paroles sitôt vapeurs que prononcées, semblaient signaux indiens de fumée ; ce dont ils s’amusèrent, allant même jusqu’à ne plus énoncer à haute voix pour que les deux autres devinent ce qui avait été dit. Ils burent un chocolat chaud dans le bocal embué d’une terrasse de café, s’abandonnant comme des chats à la touffeur ambiante. S’ils en avaient été capables ils auraient ronronné. Quand vint le soir Pénélope et Antoine reconduisirent Claire chez elle ; ce week-end là chez son père. Plutôt que de retourner à leur immeuble y prendre une voiture, ils le firent en bus. Ils abandonnèrent la petite apparemment heureuse de sa
journée.


… La petite passait en effet la plupart de ses mercredi après-midi chez Antoine et souvent le dimanche avec Pénélope et lui. Pour ce qui était du dessin, l’élève fut rapidement l’égale du pauvre maître et même le dépassa, mais il tardait à lui conseiller d’aller prendre de vrais cours car tel n’était pas le but premier. Les progrès essentiels furent plus lents, pourtant peu à peu le trait devint moins sinistre, le fusain et l’huile en noir et blanc, techniques qu’il lui avait apprises, s’éclaircirent, de même que sa parole. Progressivement elle emprunta à Antoine son humour grinçant pour parler de sujets graves. Il suivait avec vigilance la lente métamorphose : Il y eut les premiers rires, certes acides, mais rires tout de même. Il y eut la première fois où elle voulut ajouter de la couleur sur sa toile. A chaque avancée Antoine ressentait ce que doit ressentir qui veille un être cher dans le coma et soudain voit une paupière, une main s’animer. Son allure avait changé : elle se coiffait maintenant et ses habits n’avaient plus l’air de sortir d’une poubelle. Puis vint le temps où la petite, il la nommait toujours la petite malgré qu’elle fut maintenant plus grande que lui, leur demanda si un dimanche elle pourrait leur présenter Yann. Elle avait fait sa connaissance aux Beaux-Arts où elle étudiait maintenant. Bientôt, quand Pénélope et Antoine passeraient leur week-end ensemble, ils abandonneraient l’un de leurs appartements aux jeunes gens dont les parents de l’un comme de l’autre n’auraient jamais accepté les amours chez eux.

………………………

Préférant toutefois passer ces quelques heures en des lieux neutres, il l’emmena déjeuner au restaurant. Comme à chaque fois qu’il l’observait à table, il se demanda comment une petite demoiselle aussi frêle pouvait manger autant ! Levant peu le nez de son assiette, on ne voyait guère que sa tignasse emmêlée, c’était avant qu’elle ne commence à prendre soin de son aspect, elle lui faisait irrésistiblement penser à un barbet affamé ! Ce dont il s’amusait beaucoup, et s’il avait osé, il l’aurait caressée comme on caresse un brave toutou et gratouillée derrière les oreilles !

L’après-midi ils allèrent visiter une exposition de peinture contemporaine se tenant de l’autre côté de la ville. Claire n’était pas une grande intellectuelle mais appréciait évidemment l’art pictural. Ce fut devant une des toiles que sans tourner la tête vers lui elle demanda :

- Elle te manque Pénélope ?

Depuis peu elle avait accepté de le tutoyer après s’y être longtemps refusée arguant leur différence d’âge.

- Beaucoup, répondit Antoine, mais c’est mieux ainsi.

- Que fait-elle chaque fois qu’elle te laisse ?

- Petite curieuse, elle fait ce qu’elle a à faire et qui ne nous regarde pas, éluda-t-il.

Insatisfaite de la réponse, Claire en le regardant cette fois, énuméra alors diverses hypothèses qu’Antoine écartait tour à tour d’un simple mouvement négatif de la tête.

- Bon, ça va, j’ai compris, j’suis pas idiote, elle te trompe ?

- C’est toi qui te trompes. Pénélope vit sa vie et moi la mienne. Nous sommes des êtres libres et non la propriété de l’autre. Nous ne sommes pas des potiches achetées chez l’antiquaire du coin ! Il est temps que tu apprennes qu’aucun individu n’appartient à un autre, d’ailleurs même notre propre corps ne nous appartient pas ; nous n’en avons qu’un bail précaire, résiliable à tout instant !

- Tout de même elle est avec un mec, hein ?

- Un mec, une gonzesse, pour employer ton langage, sans doute…

- C’est dégueulasse, tu l’aimes ! T’es pas jaloux ?

- Oui je suis jaloux, pas de l’autre mais de son bonheur à elle sans moi, ce qui est totalement crétin.

………………..

- Mais toi  t’en  baises pas d’autres, n’est-ce pas ?

- Non, mais uniquement parce qu’avec l’âge mes appétits sont moins vifs et que les seules absences de Pénélope suffisent pour me régénérer.

- T’es décidément un drôle de type mais j’t’aime bien !

- Et toi une drôle de petite fille que j’aime bien aussi.

Claire se jeta alors au cou  d’Antoine, déposa deux gros bisous sur ses  joues puis ajouta :

- Tu crois que j’arriverai à te ressembler, j’voudrais bien ?

- Ce n’est pas à moi que tu dois ressembler,  mais à toi-même. A chaque fois que tu commenceras à être aussi conne que n’importe qui, il ne faudra pas que tu cèdes à l’impulsion passionnelle. Au contraire pose-toi alors les bonnes questions et choisis ensuite les moins mauvaises réponses pour réagir lucidement à la situation que tu auras à surmonter.


Claire ne tarda pas à tempêter :

- Nous avons  plusieurs fois croisé Péné avec une  nana, tu t’rends compte Antoine !

- Je sais, elle me l’a dit.

- Tout de même, déjà qu’avec un aut’mec que toi.. mais une nana !

- Aurais-tu innocente jeune fille, l’esprit étriqué bourgeois ? Si Pénélope « prend son pied » pour parler comme toi, c’est l’essentiel. Il est des plaisirs que ni moi ni aucun autre homme ne peuvent lui donner, tu dois le comprendre.



- Tu vas où ? demanda Claire.

Elle pensait déjà le savoir, étant arrivée à la même conclusion mais elle voulait lui entendre dire.

- A Nice. Il faut que je saches. Je dois retrouver Pénélope, vivante ou mor… non je refuse qu’elle soit morte !..

- Je vais avec toi.

- Tu es folle !

Il énuméra alors toutes sortes de raisons, dont les plus insensées, qu’elle réfuta une à une obstinément : ses parents… ils s’en fichaient ; Yann… elle pouvait s’en passer quelque temps, quant à lui… ; ce serait coûteux et il n’était pas si riche… elle si, elle avait vendu deux toiles récemment ; Là-bas c’était le foutoir…

- Tu vois bien, tu ne peux pas y aller seul, t’es trop vieux !

- Tu n’es qu’une petite guenon !

- Pardon, j’voulais pas t’blesser. Mais c’est vrai, tout seul t’arriveras à rien ! Allez, soit chic, emmène-moi. C’est pour Pénélope


- J’ai vu à un barrage que les toubibs passaient, alors tu vas être toubib !

- Ça ne tient pas debout. Tu t’imagines que les flics ou les bidasses vont me croire sur parole !

- Tu m’prends pour une demeurée ! T’as l’ordi de Péné, utilise-le !

- Que veux-tu que je fasse avec ?

- Tu fabriques des fausses cartes avec tu sais le truc là, le machin des toubibs…

Elle dessinait dans le vide avec son doigt.

- Le caducée.

- C’est ça.

- Oui mais je ne l’ai pas exactement en tête et je n’ai pas d’imprimante..

- Tu le trouveras sur internet, j’ai vu dans leur bureau qu’nos tauliers étaient bien équipés en informatique et ils ont une chouette imprimante. Ils ne refuseront pas ; t’as vu, ils nous aiment bien.

- Sais-tu que tu n’est pas bête quand tu veux ma petite musaraigne !

Il lui ébouriffa les cheveux d’un geste affectueux.

- T’en as douté ? Ben dis donc si j’t’avais laissé venir tout seul, t’aurais pas été loin et Pénélope aurait attendu longtemps !




… Sitôt  qu’elle [Claire] le  vit, elle s’exclama :

- Pénélope est vivante et je sais où elle est !

Tous deux moitié pleurant, moitié riant s’étreignirent et s’embrassèrent, tourbillonnant sur eux-même sous le regard amusé de Damien.

- Raconte.

- Ben voilà, j’ai appris rapidement que les premières victimes retrouvées par les secours locaux avaient aussitôt été évacuées dans les hôpitaux intacts de la région et même jusqu’à Marseille alors j’ai cherché à rencontrer les pompiers du coin pour leur montrer la photo. Pas bête hein !

- Arrête de fanfaronner et va au fait !

- Bref, j’ai fini par mettre la main sur un des pompiers qui l’avaient sorti des ruines de l’hôtel où elle créchait avec son mec, Le beau Rivage, un trois étoiles du quai des Etats Unis. Dis, y s’refusaient rien !

- Je te fais grâce de tes commentaires ! A la fin vas-tu me dire où elle est ?

- A Marseille ! Hôpital de La Timone.

- Dire que nous tournons par ici depuis deux jours alors qu’elle était là-bas !.. Mais bravo Clarinette !

- Il y a longtemps que j’t’attends ici mais j’avais aucun moyen de te prévenir.


 

- Dis Antoine, tu veux bien que je passe la nuit prochaine dans la tente de Damien ?

Il ne put alors s’empêcher de la taquiner :

- Dis donc je crois me souvenir que tu acceptais mal les petites aventures de Pénélope sans moi. Yann, tu en fais quoi ? 

- Je n’oublie pas Yann. Damien c’est juste comme ça… Quand nous serons rentrés, tu ne diras rien à Yann, tu me le promets ?

- S’il doit savoir, toi seule a le droit de le lui apprendre. Ce serait d’ailleurs plus honnête de ne rien lui cacher. 

- J’essaierai mais comment le prendra-t-il ? Il n’a pas ta sagesse.

- Pénélope et moi nous vous aiderons à savoir vous aimer en toute liberté. Tu comprendras que c’est très beau et plus durable ainsi. D’ailleurs tu commences à comprendre il me semble. Tu grandis vite ma petite souris blanche !

En disant cela, Antoine passa un bras sur les épaules de Claire et la secoua gentiment. Ils rirent franchement, ce qui ne leur était pas arrivé depuis la disparition de Pénélope.



 La jeune fille [Claire] savait que les sarcasmes d’Antoine n’étaient qu’une pirouette ; son habituelle méthode de fuite et de refuge momentané dans la dérision pour mieux vaincre ensuite l’abattement. Ne lui avait-il pas appris à réagir ainsi dans les situations critiques ? Elle ne répondit  pas d’abord, puis avec une assurance feinte affirma doucement :

- Nous la sauverons de sa prison mentale, Antoine. Nous la sauverons.

 



De temps à autres, Claire, assise devant eux, s’agenouillait sur son siège pour les voir. Elle regardait longuement Pénélope pas plus animée que leurs sacs de voyage, puis se rasseyait après un timide « Ça va Antoine ? ».


- Rap’lez-vous docteur Kravziack  la première fois qu’vous êtes venue m’voir à l’hôsto et  qu’j’étais encore à moitié dans les vaps malgré la perf’ pour remplacer l’sang qu’j’avais perdu ! Et puis la s’conde, quand vous avez amené Antoine… Dis tu m’écoutes ! R’garde-moi Pénélope !

Claire s’approcha alors au plus près, prit la tête de son amie dans ses mains et la força à la regarder, leurs deux visages se touchant presque, et ajouta :

- J’te parles d’Antoine, de ton Antoine !

Elle lui tourna alors la tête dans bonne direction.

- Regarde, il est là qui veille sur toi… Fais un effort , pour lui, pour moi. Fais un effort ma bourrique !

En baptisant ainsi Pénélope, elle mit autant de tendresse dans sa voix que dans sa caresse sur la joue de la malade. Elle s’écarta ensuite, battant des bras, visage contrarié.

- Antoine, j’sais plus, j’sais plus…

-    Moi non plus ma Clairette, je ne sais plus quoi faire. Nous ne pouvons qu’attendre et espérer.

 

 

Pénélope revenait de son lointain néant ! Il ne put s’empêcher de téléphoner à Claire comme il le faisait toujours dès qu’il y avait du nouveau

Par Gérard HULOT - Publié dans : Roman : Filière russe
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Jeudi 29 octobre 2009

La sonnette d’entrée retentit. Devant sa toile en cours Claire crie  « j’arrive » et sans se hâter pose ses pinceaux, essuie ses mains maculées au premier chiffon trouvé ; enfin, toujours sans hâte, elle se dirige vers l’entrée en boutonnant complètement l’espèce de chemise d’homme qui jusque là béait largement sur sa poitrine nue. Trop grande, elle flotte sur un vieux jean totalement délavé, du moins ce qu’on en voit, les deux tout autant tachés de peinture. Il faut préciser que malgré sa grandeur, elle est demeurée aussi fluette que dans sa prime jeunesse. Au passage elle baisse le son de la chaîne dont les  quatre enceintes à peine visibles baignent toute la pièce d’une une ambiance sonore telle qu’on pourrait croire présents les interprètes. Les Lefties Soul Connexion dont elle écoutait une vieille compil se font ainsi plus discrets. Presque arrivée à la porte, elle dit encore « me voilà » avant de déverrouiller. Elle n’attend personne et étant donné la rareté des visiteurs ce ne peut être que Sergueï. C’est lui en effet, mais il n’est pas seul.

- Bonjour ma charmante, il s’exprime sans aucun accent, dit-il en l’embrassant dans le cou comme à son habitude.

Elle ne s’en offusque pas ; il y longtemps déjà qu’elle le sait exclusivement homosexuel et l’insistance de ses baisers n’est que superficielle. Un ami prévenant certes, mais totalement reposant. Avec Sergueï, Claire qui, depuis la mort de son amie Pénélope et le naufrage mental d’Antoine, refuse toute aventure amoureuse -elle avait même rompu avec son petit ami Yann peu après cette fin tragique- se sent parfaitement sereine. A quelque 50 ans Sergueï porte beau :  grand, sans une once de graisse, le cheveu grisonnant mais fourni, le sourire enjôleur, et comme toujours, vêtu avec recherche.

- Je vois que tu travaillais, continue-t-il en pénétrant dans la vaste pièce servant d’atelier. Tu cherchais un modèle, m’avais-tu dit, le voici.

Il met alors en avant la jeune fille qui l’avait suivi, jusque là discrète et silencieuse.

- Permet-moi très chère de te présenter notre délicieuse Liana.

Celle-ci ose alors un timide :

- Bonjour, moi… heureuse… connaître vous.

La voix est chantante et ne roule pas de r intempestifs. Quel âge peut-elle avoir, 17, 18 ans ? A peine 1 m 70 ; cheveux longs châtains très clairs, presque blonds ; plutôt joli visage : œil large bleu pâle et pommettes très légèrement saillantes. Sous son manteau qu’elle déboutonne, elle est habillée d’une robe vert d’eau s’arrêtant un peu au dessus du genou, du prêt-à-porter simple mais de bon goût, cadeau de Sergueï probablement. Tout en serrant la main tendue et en l’aidant à se débarrasser du lourd vêtement, Claire commence à regarder Liana d’un œil professionnel « pas mal fichue cette petite » et à la dévêtir mentalement. C’était en effet pour un projet de nu qu’elle avait demandé à Sergueï s’il pouvait lui trouver quelqu’un. Il a toujours réussi jusqu’ici à lui procurer les modèles dont elle avait besoin, surtout des jeunes femmes, toutes russes évidemment, ne l’est-il pas lui-même ? Sa peinture terminée, elle ne les revoyait pas mais ne s’en est jamais inquiétée. Elle préfère en général, surtout pour les nus, les corps féminins. Non qu’elle ressente la moindre attirance charnelle pour ces derniers mais elle les trouve plus esthétiques, plus secrets. Le corps masculin au contraire lui semble vulgaire, à la fois inachevé et exhibitionniste avec son sexe proéminent. Hors profession, elle ne les dédaigne pourtant pas ces pénis raidis. Encore que refusant toute relation durable, par flemme -seulement par flemme ?- de chercher le mâle uniquement préoccupé d’un coït sans lendemain, elle se contente le plus souvent d’un petit plaisir solitaire lorsqu’elle en éprouve le besoin. Juste « par hygiène » comme elle dit.  En ce qui concerne ses œuvres et la manière dont elle déforme les corps, nus ou non, on peut d’ailleurs se demander pourquoi elle a besoin de modèles, mais c’est ainsi depuis qu’elle a trouvé son style propre . Elle peint en effet d’une manière qui, bien que différente, n’est pas sans rappeler Francis Bacon. Il est impossible pourtant de dire qu’elle l’imite car lorsqu’elle commença à peindre de cette façon elle ignorait tout de ce grand maître et son style était déjà bien affirmé lorsqu’elle le découvrit.

- Vous semblez parler le français, remarque Claire.

La plupart des jeunes filles que lui avait amené Sergueï jusque là, toutes nouvellement arrivées en France, n’en connaissaient en général pas un mot.

- … Juste… deux, tri.. trois ?.. mots, répond Liana avec hésitation.

- Liana viens juste de débarquer, intervient Sergueï. Elle est n’est pas russe mais tchétchène et souhaite travailler en France mais il faut d’abord que je lui obtienne des papiers en règle alors je te l’abandonne un peu en attendant, mais pas plus de quinze jours, cela lui permettra de gagner quelques sous au « black » et elle se sentira moins redevable à mon égard. Pour le moment je la loge dans une des chambres dont je dispose au dessus de la galerie ce qui me permet d’assurer son approvisionnement, ainsi elle n’a pas à sortir. Je sais que tu vis surtout dans ton rêve personnel, très en marge de la réalité mais tu ne peux ignorer le nombre et la fréquence des contrôles de police. Sans papiers, elle risquerait d’être rapidement interpellée et reconduite d’où elle est venue.

Il omet de préciser à Claire que le passeport de la jeune fille lui a été retiré dès la frontière passée, et ne lui a pas encore été rendu (afin d’établir ses papiers, a-t-il argué). Elle ne peut donc pas s’absenter seule, son unique sécurité étant justement la galerie. Ainsi Liana se trouve enfermée lorsqu’il clôt celle-ci le soir pour regagner son vaste appartement de la rue St Honoré, que Claire connaît pour y avoir été invitée au soir de son premier vernissage qui avait été un succès. Il y avait là une large représentation de ce qu’on appelle communément le « Tout Paris ». De parfaits inconnus, du moins pour elle, côtoyaient des notoriétés de la presse-people, de la télévision, de la politique, de la littérature et autres arts, les uns comme les autres autant au fait des potins, des futilités du moment qu’il faut absolument savoir, et en parlant avec autant de conviction que de vacuité. C’est ainsi qu’elle découvrit les mœurs particulières de Sergueï qui avec cette faune interlope et blasée ne se gênait pas pour s’afficher avec son sigisbée du moment. Bref la soirée fut aussi plaisante que superficielle et elle ne la quitta que tard dans la nuit quand le dernier carré des participants, tous bien imbibés, la transforma en orgie et qu’une fille, passablement éméchée elle aussi et déjà fort dévêtue, entreprit de lui ôter sa robe sous prétexte qu’il faisait chaud. Mais Sergueï n’avait-il pas donné le la en disparaissant le premier dans l’une des nombreuses chambres avec son giton, avant que d’autres en fassent autant, mâles et femelles, à deux, à trois ou plus, sans même fermer les portes ; puis dans le salon même, lorsque les chambres furent toutes occupées…

 

Il tient à Claire à peu près le même langage à chaque fois. Sergueï est généreux mais avec tact. N’est-ce pas lui qui avait procuré ce logement lorsqu’il l’avait convaincue de s’établir à Paris et en avait même payé les premiers loyers avant que la notoriété de la jeune artiste ne se fut établie ? Situé au dernier étage d’un immeuble du Quai de Conti assez proche du pont de Arts, ce logement, anciennes chambres de bonnes dont les cloisons ont été en partie abattues pour faire place à des pièces largement dimensionnées et  désormais lumineuses, sans être un pur atelier  est cependant un lieu bien adapté. Claire dispose ainsi d’un très vaste séjour dont une grande partie utilisée en atelier, d’une chambre, d’une cuisine, et bien évidemment de tout le confort sanitaire moderne. Sans être fortunée, notre artiste gagne aujourd’hui largement son pain et même de quoi l’agrémenter de foie gras. Tout en écoutant d’une oreille distraite Sergueï qui continue à pérorer, Claire ne peut s’empêcher de songer une fois encore à son passé et à ses chers amis perdus. Après le décès brutal de Pénélope, vraisemblablement suite à une rupture d’anévrysme, et l’enfermement d’Antoine dans un mutisme total dont il ne sortirait plus -gâtisme prématuré ?- fallait-il qu’elle fut devenue forte la petite Claire pour ne pas suivre son amie dans la tombe ! Ne leur devait-elle pas, à Antoine surtout ce qu’elle appelait sa seconde naissance ? Mais même à ce dernier elle ne pourrait jamais rembourser le moindre iota de sa dette puisqu’il s’était muré dans un autisme intégral. Le mieux qu’elle pouvait faire pour les honorer était donc de réussir dans la voie qu’ils lui avaient ouverte. Pourtant, de la rage sourde de vivre malgré tout qui s’empara d’elle, la jeune fille ne sortit pas indemne : sous un prétexte futile elle se sépara de celui qui avait été son premier compagnon, Yann, sans doute peu loquace mais toujours dévoué, et résolut de ne jamais plus s’éprendre de quiconque. Comment en effet aurait-elle pu aimer après la fin tragique de la passion qu’avaient vécu ses deux amis ? Dans cet état d’esprit, elle retourna aux Beaux-Arts pour une année qui fut la dernière ; la peinture canalisant désormais une immense douleur contenue. Déjà au Mans, une petite galerie de la vieille ville acceptait de l’accrocher et ses toiles ne restaient jamais très longtemps en attente d’un chaland. C’est dans celle-ci qu’elle fit connaissance de Sergueï Gabrokov. Lui-même galeriste rue du Bac à Paris, allait de temps à autres en province à la recherche de nouveaux talents. Il crut discerner dans le travail de Claire une grande promesse et se chargea de la faire connaître après avoir obtenu l’exclusivité de sa production. C’eut presque été un conte de fées en d’autres circonstances. Lorsqu’elle connut son homosexualité, se sachant à l’abri de tout risque que leurs rapports ne deviennent autres que professionnels, elle lui témoigna une confiance aveugle et n’hésita pas lorsqu’il lui proposa de l’aider à s’installer dans la capitale. Elle rompit ainsi les derniers fils qui la rattachaient au passé, du moins elle essaya car la mémoire est tenace même si avec le temps les choses perdent en intensité.

- Dis-moi chère Claire, je parle mais tu ne semble guère m’écouter. A quoi songes-tu encore ?

- Oh… à rien… des bêtises, s’efforce-t-elle de répondre.

Comment pourrait-il pu comprendre sa secrète désespérance ? D’un ton qu’elle s’efforce de rendre léger, elle demande en souriant :

- Que disais-tu donc de forcément essentiel ?

- Je disais que Liana n’a jamais posé et que pour ce qui est du nu, elle n’a accepté que parce que tu es une femme. Je me doute que tu ne vas pas commencer aujourd’hui puisque tu travailles sur un autre tableau mais tu peux tout de même la regarder, ainsi tu vas prendre possession de ton modèle.

Le ton gentiment persuasif avait pourtant laisser percevoir, pour qui le connaît autant que Claire, une autorité ne supportant pas la contestation, mais elle ne s’en offusque pas ; elle est habituée. Elle n’a jamais vraiment compris pourquoi, étant donné ses mœurs, il tenait à voir nues les filles qu’il lui trouvait. Mais s’est-elle jamais vraiment posée la question, tant elle vit dans son petit monde à elle, le plus souvent hors des réalités.

- Si tu veux, se contente-t-elle de répondre.

Il se tourne alors vers Liana qui les a observé tour à tour :

- Allons petite gazelle des steppes, dévoile-nous  ton corps qu’on devine charmant.

- Oh non !.. Pas vous devant, monsieur Gabrokov,  s’écrie-t-elle !

Claire la regarde alors légèrement amusée mais elle ne peut pas dire crûment devant Sergueï qu’il est inoffensif. Le plus simple est d’emmener la pudibonde dans sa chambre.

- Pour la première fois, permettons-lui de s’apprêter dans l’intimité, explique-t-elle en conduisant Liana.

Aussitôt qu’elles se sont isolées dans la chambre, à mi-voix Claire tente d’expliquer rapidement à son nouveau modèle qu’il n’a rien à craindre de Sergueï :

- Il est homosexuel… pédéraste, comprends-tu ?

- Je… compris.

- Alors je te laisse te déshabiller, reprend-t-elle tout en fouillant dans un placard dont elle extirpe une sortie de bain. Pour nous rejoindre tu n’auras qu’à te couvrir avec ça.

Abandonnant Liana, Claire rejoint Sergueï. Ils échangent quelques banalités jusqu’à la réapparition de la jeune fille. Bien qu’elle soit drapée dans la serviette qu’elle maintient bien serrée, elle s’approche avec hésitation, comme un peu honteuse. Claire alors va vers elle, la guide jusqu’à un haut guéridon assez éloigné de l’homme et la positionnant presque de dos par rapport à lui, ôte la serviette avant de la faire asseoir. Malgré ces précautions, Liana se recroqueville pour tenter de cacher sa nudité. Pourtant d’où il est, Sergueï ne peut pas voir grand chose ; A-t-elle vraiment compris ce que lui a dit Claire ?.. Le corps tient ses promesses mais gagnerait à s’étoffer un peu. Claire ne peut s’empêcher de remarquer à mi voix, surtout pour elle-même :

- Dis donc tu n’as  pas dû manger tous les jours à ta faim jusqu’à une époque récente.

 Avec douceur elle dénoue un à un les membres crispés pour obtenir la pose souhaitée puis s’écarte pour en juger. Sergueï tente de s’approcher mais comme elle l’en dissuade d’un geste ferme, il ne peut se retenir de montrer un instant une légère crispation et de dire à l’attention de sa jeune compatriote :

- Arrête de faire l’enfant ou tu le regretteras !

Il a parlé en russe mais Claire a deviné sinon la menace, du moins la rudesse du ton employé, ce qui lui est assez inhabituel. Il est vrai que celle-ci parait plus timorée que celles amenées auparavant. Maintenant totalement absorbée par sa prochaine œuvre, elle tourne autour de Liana qui suit ses mouvements d’un regard inquiet, modifie la position d’un bras, d’une jambe… Après un temps assez long, elle lâche enfin :

- Je crois que nous allons faire du bon travail toutes les deux. C’est bien, tu peux aller t’habiller, conclut-elle en lui donnant la sortie de bain que l’autre noue prestement sur elle avant de s’enfuir à l’abri des regards.

- De combien de séances penses-tu avoir besoin, demande Sergueï ?

- Ça je l’ignore complètement, rétorque Claire en riant.

- Je peux t’accorder deux semaines, mais pas davantage, répète-t-il avec insistance.

- Je ferai avec, conclue philosophiquement la jeune femme.

Ils en sont à débattre de la variabilité inhérente à la création d’une peinture ; certaines se faisant rapidement, d’autres au contraire nécessitant, sans le moindre rapport avec la difficulté du sujet abordé, une multitude de séances de pose, de corrections, de modifications, lorsque Liana, robe parfaitement rajustée, revient à eux.

- Bien, nous allons te laisser travailler. A toi de fixer un rendez-vous à notre jeune beauté.

- Disons… lundi prochain à partir de 14 heures. Tu me connais, si j’aime travailler tard le soir, je ne suis en revanche guère matinale, répond Claire en souriant. Si tu le permets j’irai moi-même la chercher et je la reconduirai lorsque j’en aurai terminé avec elle ; cela t’évitera les déplacements.

- Si tu y tiens, concède-t-il comme à regret.

A dire vrai elle ignore le pourquoi de cette proposition. Jamais encore elle n’a agi ainsi avec lui. Est-ce la conséquence de son changement d’attitude tout à l’heure, bref mais visible ? Comme si, pour la première fois, apparaissait un autre Sergueï beaucoup plus dur que celui qu’elle connaissait jusqu’alors. 

Tandis qu’ils avaient parlé, Liana avait enfilé son manteau, prête à sortir. Elle salue d’un signe de tête en esquissant son premier sourire et Sergueï embrasse Claire comme à son arrivée. Elle les regarde disparaître dans l’escalier, l’ascenseur n’allant pas au delà du sixième, puis referme sa porte et retourne à son ouvrage en cours. Pourtant elle éprouve une certaine difficulté à s’y concentrer, déjà tournée vers le future toile qu’elle va exécuter avec Liana et dont elle pressent sans être capable de l’expliquer, que ce sera une œuvre majeure. En outre, elle s’interroge sur la curieuse insistance de Sergueï à voir nus les modèles féminins qu’il lui déniche alors que les quelques hommes qu’il lui a procuré n’ont jamais semblé l’intéresser, ce qui dans son cas peut paraître étrange ; jamais auparavant elle ne s’était posé une telle question. Toutefois elle cesse assez rapidement de s’interroger, se réservant de le questionner ultérieurement, et cette fois parvient à ne plus penser qu’au travail en cours. Elle peint ainsi jusqu’au soir qui à cette saison vient encore assez tôt. Quand elle est contrainte d’allumer les éclairages spéciaux lui restituant à peu près une lumière diurne naturelle, elle s’interrompt le temps de vérifier qu’il lui reste de quoi dîner ou plus probablement souper tardivement. La réponse est oui ; il lui reste du pain encore consommable, une grande part de chou-fleur au gratin, du jambon et un morceau de Comté, ce qui fera l’affaire. Ayant soif, elle en profite en même  temps pour s’octroyer une bière alcoolisée en boîte de 50 cl qu’elle commence à siroter directement, et retourne à sa peinture. Elle travaille ainsi une partie de la nuit, sans s’interrompre avant l’achèvement de la toile. Celle-ci terminée, elle consent enfin à poser ses pinceaux, enfin presque, car s’étant octroyée un martini-gin de déménageur, tout en dégustant son apéritif, elle soumet la peinture à une critique sévère, procédant ci et là à des retouches pour elle seule indispensables. Même plus tard, alors quelle mange enfin, elle continue à observer sa création, y apportant  encore des corrections. Le repas terminé, elle reste encore long un moment devant le tableau, terminant avec lenteur son verre de vin rouge et s’accordant encore quelques ultimes coups de pinceaux. Enfin satisfaite, et le sommeil commençant à la gagner, elle appose sa signature, un large Mougin, son nom véritable, ainsi que la date, mois et année. Ce ne sera pas une oeuvre majeure, songe-t-elle à moitié endormie mais c’est tout de même un bon tableau. Titubante de fatigue, elle consent enfin à se coucher. Sitôt dans le lit, elle s’endort profondément ; il est presque 6 heures. Il serait vain de chercher à la rencontrer en ce jour qui commence car elle ne s’éveillera certainement pas avant la soirée. 

Par Gérard HULOT - Publié dans : Roman : Filière russe
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Jeudi 29 octobre 2009

Dès qu’ils sont dans l’ascenseur, Sergueï, le visage durci par une colère qu’il contient mal, admoneste Liana en russe à mi-voix : 

- Tu t’est conduite comme une petite garce ! Il va falloir que tu apprennes à être plus docile, crois-moi, ou tu le regretteras !

Le regard baissé elle ne répond rien, mais la peur succède à la crainte qu’elle avait déjà ressentie dans l’atelier. Malgré son jeune âge elle en a déjà trop vu pour ne pas s’inquiéter de ce qu’il lui laisse deviner. Elle n’a guère d’illusions quant à ce Gabrokov, même s’il paraît amical, car elle est quasi certaine de ce à quoi on la destine. Sa résolution, bien que farouche, ne parvient pas à lui faire oublier ses angoisses quant à ce qu’elle pressent devoir affronter d’ici peu. De tout le trajet de retour, il ne prononcera plus un mot et lorsqu’ils sont rentrés ses seules paroles sont pour  lui enjoindre sèchement de disparaître dans sa chambre et de n’en plus bouger. Elle n’a d’autre choix qu’obéir, du moins pour le moment. C’est l’unique moyen à sa disposition pour en apprendre davantage. Une fois seule, elle repense aux deux autre filles avec lesquelles elle a effectué le long voyage. Deux naïves qui n’avaient cessé de pérorer sur leur avenir qu’elles imaginaient idylliques, se voyant déjà top-models célèbres. Mais elle, devinait trop à quel triste sort elles étaient promises. Les deux filles n’avaient couché qu’une nuit  à la galerie. Après leur départ, Liana avait certes questionné Sergueï, sans paraître toutefois y attacher d’importance, pour tenter de savoir où elles étaient allées, mais lui, avait éludé la réponse ; il souriait alors.

- Tu es trop curieuse jeune gazelle, cela ne te regarde pas car moins tu en sais, moins tu risques d’en dire. Question de sécurité, tu comprends. 

Elle n’avait alors pas insisté, feignant d’admettre la justesse du propos. Cependant tout en admettant qu’elle ne peut pas faire grand chose pour le moment, elle ne cesse d’y penser. Si au moins je pouvais en parler à quelqu’un, hélas je ne connais personne, sauf cette… Claire, mais puis-je lui faire confiance ?. Elle rumine ainsi un long moment en vain puis tente enfin de ne plus y songer et s’enferme dans un épais roman prêté par Sergueï, évidemment en russe, qu’elle a commencé la veille. Quand en fin de journée il monte lui dire bonsoir,  il a retrouvé sa jovialité. Il ne fait d’ailleurs aucune allusion à son précédent comportement ; comme si celui-ci n’avait jamais eu lieu.

- Je file car je suis attendu ; un jeune homme tout à fait charmant, précise-t-il en français, persuadé de n’être pas compris, puis à nouveau dans sa langue natale : Bonne nuit petite gazelle sauvage. Sois sage, ne lis pas toute la nuit.

Décidément primesautier, il disparaît après un paternel baiser.

 

Par Gérard HULOT - Publié dans : Roman : Filière russe
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Jeudi 29 octobre 2009

La nuit ne vas pas tarder, il est vrai que l’hiver s’achève à peine, lorsque Claire s’éveille enfin. Elle n’a d’abord aucune idée de l’heure qu’il peut être, ni même du jour. « J’ai dormi merveilleusement » songe-t-elle en s’étirant paresseusement. Progressivement pourtant la mémoire lui revient, alors d’un bond elle s’extrait du lit et ne peut s’empêcher d’aller voir son dernier né. Ne portant qu’un slip très sage, elle reste un temps à contempler la toile encore fraîche… « Ma fille tu as bien travaillé » décrète-t-elle « ça mérite récompense, et puis je sens venir la faim ». Elle rejoint alors la salle d’eau et une fois nue totalement s’abandonne au plaisir de la douche. Sortie de la baignoire, elle s’observe un instant, dégoulinante, dans le miroir en pied. Elle n’est certes pas d’une beauté rare mais tout son corps est bien proportionné avec des rondeurs là où il faut et juste ce qu’il faut, aucune graisse superflue. Sa frimousse est sinon jolie, du moins attachante, regard pétillant de vivacité, et si elle le souhaitait les hommes prêts à l’aimer ne manqueraient pas. Après s’être essuyée, elle ordonne sa courte tignasse brune de quelques coups de brosse puis retourne dans la chambre s’habiller sans se préoccuper du jean et de la chemise maculés de peinture qui gisent épars sur le sol ; il fera jour demain, de toute manière elle en a d’autres, d’ailleurs tout aussi ravagés mais lavés ; sa tenue de prédilection pour peindre. Elle opte pour un slip un peu plus sexy que le précédent, pas de soutien-gorge, elle n’en porte jamais, sa poitrine tenant très bien sans -Est-ce Pénélope qui lui apprit cette liberté ? Sûrement, car elle se souvient qu’avant d’être devenue son amie, elle cachait sa jeune poitrine avec un conformisme farouche-, un maillot, nécessaire à cette saison, un pantalon de velours noir à côtes fines et un épais pull-over à col roulé en grosse laine mohair d’un blanc immaculé.   Dans ses moments de détente, sans être esclave de la mode, elle ne dédaigne ni un peu d’élégance, ni parfois les dégriffés des grands couturiers, ce que son aisance financière lui permet. Une fois vêtue, elle s’inquiète enfin de savoir l’heure et après en avoir pris connaissance elle décide d’aller dîner Chez Louise, sur la rive droite. A l’instant de sortir, manteau pas manteau, elle décide que non, la température ne le justifie pas ; n’aimant guère s’emmitoufler elle se saisit seulement d’un minuscule sac bandoulière de cuir noir ne contenant que ses papiers et sa carte bancaire. Au milieu du pont des Arts, elle s’attarde un instant à regarder Le Louvre, austère dans la nuit, et les bateaux-mouche illuminés qui montent et descendent le cours de la Seine. Quelques pas de plus et elle parvient au restaurant, déjà presque plein. Il est vrai qu’il n’est pas grand et nulle terrasse à cette saison, hors l’avancée vitrée. Sitôt entrée, elle s’avance jusqu’au bar pour saluer la patronne, une dame charmante et dynamique aux soixante ans largement passés mais ne le paraissant pas, qui ne s’appelle d’ailleurs pas Louise mais Marie-Isabelle, alors en conversation avec quelques habitués. Mais dans ce lieu qui ne l’est pas ? Jeunes et vieux s’y mélangent ; presque tous se connaissent et les conversations y sont aussi animées que souvent culturelles, mais sans pédanterie. Marie-Isabelle organise d’ailleurs des soirées chansons, poésie… pour aider de jeunes artistes débutants dont certains plus tard connaîtront peut-être la notoriété. Chez elle d’ailleurs l’ambiance sonore est toujours de qualité encore qu’elle évite de passer les chansons à textes des interprètes qui l’enchantèrent jadis ; les Ferré, Trenet, Brassens et autres Gréco, le contexte ne s’y prêtant pas. De la musique espagnole discrète occupe présentement l’espace. Sans être une assidue de l’établissement, Claire le fréquente suffisamment souvent pour en connaître une bonne partie de la pratique dont certains lui ont même acquis une peinture, et dans les quelques pas l’amenant jusqu’au comptoir, elle ne peut échapper aux poignées de mains et bises joviales. Sitôt qu’elle l’aperçoit Marie-Isabelle abandonne sa coterie en s’excusant et contourne vivement son rempart pour la serrer dans ses bras et l’embrasser franchement. Il y a déjà longtemps que les deux femmes ont sympathisé, malgré leur différence d’âge mais la maîtresse des lieux est tellement jeune d’esprit et si chaleureuse qu’il aurait été improbable qu’il en fut autrement. Claire la sauvage ne peut se défendre d’éprouver une tendresse d’enfant pour elle, et aussi le sentiment chaque fois qu’elle vient, de se trouver comme en famille.

- Qu’il y a longtemps qu’on ne t’avait vu ! Ça fait plaisir ! Comment vas-tu ma petite Claire ?

- Moi aussi je suis heureuse de vous voir Marie-Isabelle, répond Claire en l’embrassant à son tour. Mais le travail… 

Elle esquisse un geste évasif sans achever sa phrase pour ne pas avouer combien elle est casanière. Hors parfois quelque obligations, elle s’efforce d’ailleurs d’y couper autant qu’elle le peut, ses sorties se limitent aux quelques commerçants les plus proches, et aux musées ; les seuls à bénéficier régulièrement de ses visites. Si jamais elle ne s’y est rendue munie du moindre carnet de croquis, elle est capable de rester plusieurs heures en contemplation devant une toile qui l’interpelle pour tenter de s’en approprier la quintessence et d’en décrypter tous les secrets de sa genèse. Sinon lorsqu’elle n’est pas dans les musées ou en peinture, elle lit. Elle est devenue une « dévoreuse », oh pas de romans car ceux-ci la lassent rapidement, mais d’épais ouvrages d’art pictural, tout ce qu’elle parvient à trouver de biographies sur ses illustres prédécesseurs et plus généralement de livres historiques …   

- Essaie de venir mardi prochain, j’organise une soirée avec une jeune chanteuse vraiment intéressante. Belle voix, musique recherchée et textes intelligents.

- J’essaierai mais je ne promets rien. Pour ce soir, avez-vous encore une petite place pour moi ?

- Bien sûr ma cocotte, je vais te trouver ça… Après un bref regard circulaire : Tiens la petite table là-bas te convient-elle. Ce soir j’ai du pot au feu maison, tu vas te régaler et bien évidemment comme toujours j’offre le bouillon gras avant avec des croûtons frits !

En solide bourguignonne appréciant la bonne chère, Marie-Isabelle pratique encore une cuisine traditionnelle, particulièrement son « plat du jour », totalement élaborée par ses soins même si, comme pour la plupart des restaurants parisiens, son cuisinier est exotique, pakistanais ou indien.

- Pour accompagner je te recommande un petit Pommard dont Philippe m’a approvisionné à sa dernière visite et qui mérite l’attention.

- Comment vas votre fils demande alors Claire ? Voilà longtemps que je ne l’ai vu.

- Si tu venais plus souvent, tu l’aurai rencontré la semaine dernière.

Philippe, le fils, et sa famille habitent toujours en Bourgogne où il est négociant en vins mais chaque fois qu’il le peut, il vient passer quelques jours à Paris pour aider sa mère. Aussi chaleureux qu’elle, Claire l’apprécie également.

- Bien je te laisse t’installer car je vois que d’autres ont besoin de mes services. Nous continuerons à parler plus tard car tu le vois c’est l’heure où tous me réclament.

A peine Marie-Isabelle a-t-elle dressé son couvert, qu’entre un homme. Après un vague  mouvement de la tête, il fait mine de chercher une place et sans rien demander à quiconque, s’approche de la table de Claire qui le découvre soudain debout face à elle.

- Bonsoir, dit-il, je crois que tout est complet, me permettriez-vous de m’installer à votre table ?

Son regard, bien que l’œil soit sombre, est empreint de douceur et semble sourire, quêtant l’approbation. Sans mot dire, Claire prend le temps de le découvrir rapidement de haut en bas. Il est encore jeune, environ 35 ans suppose-t-elle, plutôt bien de sa personne : assez grand, très brun, visage osseux, lèvres assez épaisses, sensuelles, teint hâlé comme s’il revenait du ski, pourtant on devine que chez lui ce hâle est permanent. Il est vêtu d’un costume bleu pétrole impeccable sur, pour lui aussi, un pull-over à col roulé mais à mailles fines anthracite. Paraissant satisfaite de son bref examen, elle esquisse un sourire en le regardant bien en face et d’un geste l’autorise à s’asseoir. «  Bah, songe-t-elle, pourquoi pas ? On verra bien ». Ce soir elle est ouverte à toutes les folies. Il la remercie brièvement et s’assied. A cet  instant, Marie-Isabelle survient avec le Pommard et le bouillon gras.

- Tu ne m’avais pas dit que tu attendais monsieur, s’exclame-t-elle, réjouie que Claire ne soit pas seule !

- Ce n’était pas prévu, répond cette dernière avec un grand sourire.

- Monsieur, je vous apporte tout de suite la carte. Dites-moi, il ne me semble pas vous avoir déjà vu.

- Exact, C’est la première fois que je viens chez vous. Mais inutile d’amener la carte, je prendrai comme… mademoiselle ?.. si vous le voulez bien.

- Donc bouillon gras et pot au feu. Avec ou sans Pommard ?

- Avec, s’il vous plait.

- Alors je remporte ce pichet et je vous en ramène un grand, conclue-t-elle comme si la chose allait de soi.

Sitôt que Marie-Isabelle s’est éloignée, il sourit à sa compagne de table et se lève à demi pour s’incliner cérémonieusement :

- Pardon, je ne me suis pas présenté : Abd el Rahman Ben Kajedrah mais tout le monde m’appelle Abdel, dit-il en se rasseyant, faites-moi la grâce d’en faire autant. Vous aviez forcément remarqué que mes ancêtres n’étaient pas gaulois. En vérité… Mais ne m’attendez pas, prenez votre potage pendant qu’il est chaud.

- Trop, répond Claire après avoir goûté… et sans le vin pas possible de « faire chabrot », ajoute-t-elle avec amusement. Finissez donc votre propos.

- J’allais donc dire que mes parents sont marocains. On ne choisit pas ses origines. Je dois préciser qu’ils ont été et sont encore, malgré leur vieil âge, de merveilleux parents. Mon père est arrivé en France le premier en 1956, venu comme beaucoup de ses compatriotes, travailler dans l’automobile qui recrutait beaucoup de main d’œuvre au Maghreb à cette époque. Dès qu’il fut à peu près installé, il fit venir sa jeune épouse et voilà comment je suis français, sinon de peau, du moins autant de nationalité que d’esprit ; sceptique et blasé.

Il est interrompu un instant par le retour de Marie-Isabelle avec le second bouillon et le grand pichet.

- Bon appétit à vous deux, leur lance-t-elle en s’esquivant avec discrétion, heureuse de voir enfin son amie avec un homme qui lui semble charmant.

- Comme vous voyez je bois du vin et même des breuvages plus corsés, et je mange du porc quand l’occasion se présente, au désespoir de mes vieux parents, ajoute-t-il avec humour en les servant tous les deux !.. Mais je parle, je parle et je ne sais rien de vous, dites moi tout.

En réalité il en sait sur Claire presque plus qu’elle-même. Il connaît presque par cœur la fiche établie par les RG. Tout, sauf ce qu’il veut justement savoir et que, s’il a tant parlé de lui, c’est pour mieux l’inciter elle, à se confier. Telle est la mission présente du séduisant inspecteur Ben Kajedrah. Feignant d’hésiter, elle prend le temps d’avaler deux cuillerées de potage avant de répondre :

- Oh, il n’y a pas grand chose à dire. Je m’appelle Claire Mougin, célibataire endurcie et peintre puisque l’Agagadémie ne nous a pas encore homologué peintresse ou autre peintureuse contrairement à nos malheureuses consœurs littéraires maintenant dénommées auteures !

- Seriez-vous anti-féministe ?

- Bien au contraire, mais je trouve le terme mal venu. Je pense que c’est la totalité de notre langue qui mériterait d’être repensée pour échapper enfin à sa prédominance masculine, car la langue française est éminemment machiste, contrairement à l’anglais où les mots sont unisexes … Et vous, que faites-vous quand vous ne draguez pas des femmes inconnues ?!

- Je… je suis comédien… intermittent, célibataire également, répond-il après avoir dégusté à son tour un peu du délicieux bouillon, et ne mentant qu’à moitié ; car c’est bien un rôle de composition qu’il lui sert. Etes-vous parisienne d’origine ?

- Non, je suis sarthoise, native du Mans. Je ne vis à Paris que depuis à peine deux ans.

Et tu loges seule, Quai Voltaire, dernier étage, complète-t-il mentalement. Ce qui ne l’empêche pas de poser la question :

- Et vous habitez où ?

- Sur la rive gauche rétorque-t-elle évasivement.

Il se garde d’insister craignant de l’effaroucher car il la sait un peu sauvage.

Comme ils ont presque terminé leur consommé, il lui propose une larme de Pommard dans la dernière gorgée et les sert avant qu’elle ait le temps de répondre. Amusée, elle ne se récrie pas. Ils boivent  alors à même leurs bols respectifs avec délectation en s’observant mutuellement. Sitôt qu’il a reposé l’ustensile, il reprend :

 - Ainsi vous peignez, et vous parvenez à en vivre ? Environ 50 000 euros de revenu annuel d’après les services fiscaux, j’aimerais bien en dire autant, pense-t-il sans en rien laisser paraître.

- Plutôt  bien oui, je ne me plains pas. J’ai quelques bons clients.

Ne semblant pas disposée à en dire plus, là encore il n’insiste pas, d’ailleurs Marie-Isabelle revient vers eux.

- Je crois que vous avez terminé. Vous avez aimé ?

- Nous nous sommes régalé répondent-il en cœur, ce qui déclenche leurs rires.

- J’en suis ravie. Je vous débarrasse et je vous amène tout de suite le pot au feu.

Le temps qu’elle revienne avec les assiettes, ils se taisent, se regardant en souriant. Claire ne sait trop pourquoi et surtout refuse de se poser la question, mais elle se sent bien avec ce garçon ; sensation qu’elle n’a plus ressentie depuis bien longtemps. Lui respecte son silence. Maintenant qu’il lui a parlé, il espère qu’elle n’a rien à se reprocher car il souhaiterait bien la fréquenter en dehors de son obligation professionnelle du moment. L’un et l’autre en sont là de leurs songeries respectives au retour de Marie-Isabelle.

- Voilà, dit-elle en posant les assiettées, chaudes et délicieusement odorantes. Vous m’en direz des nouvelles ! Mangez pendant que c’est chaud… Je vous laisse.

Ils la remercient puis toujours silencieux s’adonnent un moment au seul plaisir gustatif. Quand elle est à demi rassasiée, Claire relève le nez de son assiette et pour la première fois de la soirée parle la première. Jusqu’alors elle s’était en effet contentée de répondre plus ou moins aux questions du garçon :

- Si … si je vous ai bien compris, mon cher Abdel… c’est bien ainsi que vous voulez que je vous appelle, n’est-ce pas, vous… vous avez en quelque sorte renié vos racines. Cela va-t-il jusqu’au rejet de cette civilisation arabe tellement raffinée qui éclaira le monde tant par sa science que par son art, à une époque où l’occident bigot faisait de précieux manuscrits antiques des palimpsestes à la seule gloire de leurs bondieuseries ? Sans vos ancêtres monsieur Ben Kajedrah, que nous serait-il resté des savoirs grec et égyptien ?

- Je…

- Laissez-moi terminer s’il vous plait. Sans une telle sauvegarde et votre propre contribution, des Colomb… des Gama par exemple, auraient-il trouvé l’audace de tenter leurs expéditions                                  afin de prouver la sphéricité de notre planète en ces temps obscurs où elle était devenue plate. Plus tard un Giordano Bruno aurait-il deviné l’infini de l’univers alors que prévalait  son homo centrisme ? Et quid de Cordoue dont la lumière, au propre, puisque vers l’an mille cette ville connaissait l’éclairage public, comme au figuré, rejaillit sur tout l’occident ; quid de Grenade, de ses graciles palais, de ses merveilleux jardins ? Est-ce que cela vous le rejetez aussi  ?

- Vous avez fini, demande-t-il gentiment après qu’elle se soit tue ? 

A mesure que qu’elle s’était échauffée par son discours, un doux sourire, sans la moindre trace de moquerie, n’avait cessé de grandir jusqu’à illuminer tout le visage d’Abdel. Etonné d’abord de l’entendre parler autant, et avec une telle passion. Etonné également de la voir plus cultivée que les renseignements en sa possession ne l’auraient laissé supposer. 

- V… Vous avez parlé de parlé de Giordano Bruno, accordez-moi d’être surpris…

- Me croyez-vous donc si ignare, l’interrompt Claire rageusement.

- En aucun cas, mais avouez qu’il n’est pas la personnalité la plus connue du grand public, au contraire d’un Copernic ou d’un Galilée, malgré son funeste destin ; à moins que ce n’en fut la cause.

Tandis qu’il parlait, le visage de la jeune femme s’est radouci. Elle songe qu’il n’a pas tout à fait tort ; que peu d’années auparavant elle en ignorait même le nom et n’en avait cure. C’était d’ailleurs impressionnant tout ce qu’elle ignorait. Aujourd’hui qu’elle en sait un peu plus, elle mesure toute l’étendue de son ignorance et en éprouve souvent une certaine frustration, mais n’est-ce pas le sort commun à tous les humains ? Oh oui, elle a beaucoup changé la petite Claire et la gamine presque inculte qu’elle fut, même son langage est devenu plus châtié, est désormais loin dans son passé. Singulière d’ailleurs la vitesse ce soir, en compagnie de cet homme qu’elle ne connaît pas, à laquelle cette enfant s’éloigne un peu plus.

- Pardon Abdel, je ne voulais pas être méchante, lâche-t-elle enfin. Mais vous ne m’avez pas répondu.

- Bien. Alors sans détours, je vous réponds que ces aspects de notre vieille civilisation restent miens complètement. Mais je ne puis en cautionner sa cruauté, passée et présente, dont elle n’a certes pas l’apanage mais qui me trouble plus que celle de vos ancêtres puisque j’en suis le complice involontaire. J’en rejette d’autant plus son obscurantisme et son fanatisme actuels, ses tabous encore bien vivants alors que nous sommes au 21ème siècle. Vous-même tout à l’heure, ne stipendiez-vous pas ceux jadis, de la puissante église de Rome, de sa très sainte Inquisition qui envoya Bruno et tant d’autres au bûcher avec leurs écrits ?.. Les choses d’ailleurs ont-elle vraiment changé aujourd’hui ? Votre pape, ne vous récriez pas, j’entend « votre » au sens large de la civilisation occidentale, continue de s’évertuer à faire obstruction à ce qui pourrait soulager un peu la misère humaine ; il refuse ainsi aux plus démunis les moyens de contraception que la technologie contemporaine propose, allant jusqu’à prétendre que l’usage du préservatif contribue à l’extension du SIDA ; il continue à menacer d’excommunication les pays  désireux de légaliser l’avortement et d’une manière plus générale cautionne sans le dire ouvertement la société libérale et mercantile. En bref, donnez-moi droit à votre propre causticité vis à vis d’ancêtres que ni vous ni moi n’avons choisi, et en regard de notre décadence que je pense commune, en ce bas monde chaque jour plus mondialisé pour ce que je crois être le pire… Que sont les vôtres de racines ?   

- Pour être franche, j’ignore même si j’en ai. Je ne suis qu’une errante… Une âme en peine pourrait-on dire au sens religieux de l’expression. S’il n’y avait  l’espèce d’obligation que je me suis faite lorsque j’ai perdu mes parents de cœur… 

Elle se tait alors sans terminer sa phrase, pensive et triste et il n’ose briser son mutisme. D’ailleurs, il en sait presque autant qu’elle sur ce sujet.  Ils ont bien travaillé au RG (ce n’est plus la dénomination officielle, mais l’habitude perdure). Dommage qu’ils ne soient pas parvenus à apprendre si elle a quelque chose à voir avec le sordide assassinat dans lequel on soupçonne ce soit disant Gabrokov,  plus probablement Nicolaï Garaev de son vrai nom, d’être impliqué d’une manière ou d’une autre. Ce qui a conduit son commissaire à lui confier cette mission. Laquelle lui devient de plus en plus désagréable à mesure que grandit un attachement pour la jeune femme qui n’a rien de professionnel… Après un temps lui paraissant fort long, elle reprend pourtant :

- Je vous raconterai peut-être un jour… Si toutefois nous nous revoyons… Mais que nous voilà bien sérieux, vous ne trouvez pas, et ce soir j’ai envie d’être gaie !

Son visage assombri un moment s’illumine alors d’une joie dont elle se serait crûe incapable, la communicant du même coup à son compagnon d’aventure… car c’en est une. 

Silencieux une fois de plus, une douce sérénité commençant à les prendre, ils terminent rapidement leurs assiettées presque froides puis commandent une part du clafoutis maison ainsi qu’un autre cruchon, le premier étant vide. Pendant qu’ils mangent leur dessert, le restaurant commence à s’éclaircir. Marie-Isabelle, discrète, elle a suffisamment vécu pour deviner qu’entre ces deux-là il se passe quelque chose dont ils n’ont peut-être pas même pris totalement conscience, débarrasse les tables tour à tour désertées. Il ne reste bientôt plus qu’une poignée de fidèles debout au comptoir, qui tiennent une conversation animée avec la patronne. Longtemps après avoir terminé et bu un café sans presque avoir parlé davantage, Abdel fait signe pour qu’on leur apporte l’addition et propose d’aller prendre un dernier verre ailleurs. Sans nullement hésiter, Claire qui a mûrement pris sa décision, décrète :

- Non pas ailleurs, chez moi, j’ai tout ce qu’il faut. A voix basse, elle ajoute : j’ai une envie folle que nous fassions l’amour… si tu le veux aussi.  

Comment ne pas vouloir ; c’est beaucoup plus qu’il n’en espérait en l’abordant. C’est aussi une épreuve redoutable car si tout de même elle était complice ? S’il accepte, lui aussi pourrait être accusé. Son petit univers physique jusque là solide se dérobe ; tout ce qui jusqu’alors lui avait octroyé une réputation de sérieux  chez ses collègues et la considération de sa hiérarchie est en passe de voler en éclat. Il est écartelé entre le devoir et un sentiment qu’il n’a jamais encore éprouvé, fatras de désir, de tendresse, de volonté de protéger. Il souhaiterait presque qu’elle soit coupable afin d’être le chevalier blanc qui l’arracherait au crime… Lui, l’athée d’origine arabe, parvient enfin à murmurer :    

- Inchallah.

- Dis-moi, tu ne me sembles pas très enthousiaste, se moque-t-elle. Ne te crois surtout pas obligé. Si ça te déplait, n’y pensons plus… et bonne fin de soirée !

- J’ai envie également de partager ta nuit, crois-moi, mais les choses ne sont pas aussi simples que tu le penses…

Sur le point de révéler son métier et la raison véritable de sa présence, à savoir que depuis plusieurs jours il « planquait » près de son domicile, cherchant le moyen d’entrer en contact et que ce soir, l’occasion se présentant enfin, il l’a filée, il se tait soudain. Comment aurait-il supposé alors qu’il serait débordé par une attirance pour elle aussi brutale qu’imprévue ? S’il lui avouait maintenant, même en faisant abstraction de ses contraintes professionnelles, il perdrait aussitôt tout crédit auprès d’elle, assuré de ne plus jamais la revoir, hors il se refuse à la perdre ainsi. Doucement, il lui prend alors la main qui traînait sur la table, la soulève, la tourne en l’approchant de sa bouche et  y dépose un tendre et léger baiser.

- Un jour moi aussi je te raconterai… Si nous nous revoyons comme tu as dit… Mais je suis certain que nous nous reverrons.

- N’en sois pas si sûr. Ce soir je te veux mais demain je t’aurai oublié.

Pourtant, derrière une certitude affichée, le doute s’est insinué dans l’éthique rigoureuse qu’elle s’était fixée jusqu’alors. Il n’insiste pas, la sachant entêtée. Au moment de  régler la note, ils se chamaillent encore un peu, chacun voulant la prendre à son compte. Là encore, il finit par battre en retraite et la laisse payer. Ils prennent congé de Marie-Isabelle qui après s’être enquise de leur satisfaction, les abandonne sur un joyeux « Bonne nuit les amoureux ! » s’attirant la réponse faussement courroucée de Claire « Je ne suis pas amoureuse ! », se retenant d’ajouter j’ai seulement envie de baiser, non que sa presque amie s’en offusquerait mais parce que ce n’est pas son genre d’extérioriser ce genre de choses. Dehors, elle lui demande s’il est en voiture ; non, piéton, sans préciser davantage. En fait sa moto attend sagement Quai de Conti. Ils font quelques pas puis il lui prend timidement la main sans qu’elle le rejette. Arrivés au quai, elle s’arrête devant le fleuve paisible, observe son eau sombre dans laquelle jouent quelques reflets et sans le regarder, s’enquiert soudain :           

- Tu ne m’a pas dit où tu habites.

- Toi non plus, fait-il finement remarquer. 

- Sur l’autre rive. Presque en face.

- Moi, j’ai un appart à Vitry, pas très loin non plus de la Seine mais le cadre n’en est pas aussi prestigieux que le tien. Un décor d’immeubles et de pavillons tous engagés dans un étrange concours de laideur. De chez moi ce n’est pas Le Louvre que je vois, mais la centrale thermique dont j’aperçois la partie supérieure.

Elle se tourne alors, l’oblige à en faire autant et quand ils se font face, elle unit ses lèvres aux siennes pour un premier baiser qu’ils attendaient l’un et l’autre. Le temps et l’espace cessent aussitôt d’exister. Une éternité plus tard, ils reprennent leur marche, lentement, et continuent de s’embrasser tous les dix pas.

 

Tout de même ils parviennent enfin au domicile de Claire. Quand ils sont entrés, Abdel prend le temps de découvrir l’immense pièce, aussi large que l’immeuble puisque percée de fenêtres de part et d’autre ; ils sont dans la partie atelier, en témoignent une toile sur un chevalet, deux autres, rangées au sol contre une paroi et un fatras de tubes, de pinceaux, de bouteilles de solvant et flacons de vernis, de chiffons sur une table entièrement tâchée de couleurs diverses ; le fond de la pièce, occupé sur un côté par un long buffet chêne clair assez bas, moderne, sur lequel ne repose qu’une seule plante verte, imposante il est vrai, ainsi que d’une table assortie et pourvue de six chaises tapissées de skaï blanc, est percé d’un couloir devant desservir le reste des aîtres ; un vaste et profond sofa vers lequel elle le conduit, tourné vers l’entrée, accolé de deux fauteuils tout aussi accueillants, blancs également, partage les deux espaces ; de même les murs quasi nus, si ce ne sont deux agrandissements photographiques noir et blanc mis en valeur par deux spots plafonniers. Claire n’a d’ailleurs allumé que des spots aux lumières indirectes, intimes. Les photos montrent l’une et l’autre un couple qui  parait  ignorer être sous l’objectif ; elle jeune, lui âgé, ils ne regardent qu’eux-mêmes et rient. Sûrement ceux qu’elle appelle ses parents de cœur… Continuant sa prospective, il  ne peux retenir un petit sifflement à la fois surpris et admiratif.

- Dis donc, tu ne risques pas de te heurter aux murs ! Combien de mètres carrés ?

Elle ne peut  se retenir de rire de sa question.

- Je ne sais pas vraiment, je n’ai jamais mesuré… 180, 200 mètres peut-être. C’est Sergueï, mon galeriste qui me l’a procuré lorsqu’il m’a convaincue de venir vivre à Paris. Il en est d’ailleurs le locataire officiel et c’est à lui que je paie le loyer… Enfin quand je dis payer ce n’est pas tout à fait exact ; en réalité, il le déduit sur mes ventes… Mais ne reste pas planté, mets-toi à l’aise et installes-toi. Que veux-tu boire, whisky, vodka, jus de fruits ?   

- Vodka glacée si tu veux bien.

- Elle est au réfrigérateur.

- Ce sera parfait, merci.

Tandis qu’elle traverse la pièce puis disparaît dans le couloir où doit se trouver la cuisine, il s’avance aussi, ôte sa veste, y cache son arme de service jusque là passée dans la ceinture de son pantalon, juste au creux des reins, la dépose soigneusement pliée dans un fauteuil et retourne, dubitatif, vers le dernier-né de Claire : un personnage solitaire au visage déformé qui semble écrire sur une espèce de table dans une luminosité verdâtre ; toutes les teintes sont d’ailleurs aussi outrancières que froides. Il s’avoue ne pas vraiment comprendre sa manière de peindre mais reconnaît être assez fermé à l’art moderne. 

- C’est ta dernière œuvre lance-t-il ?

De la cuisine, elle répond :

- Je n’ai pas compris ce que tu disais. Attend, je reviens.

Peu après, elle réapparaît avec deux verres bien remplis qu’elle dépose  au passage sur une table basse devant le canapé, puis s’approche de lui, toujours perplexe et debout devant la toile exposée. Il réitère alors sa question. 

- Oui. C’est une commande. Ce n’est pas mon tableau préféré mais il faut bien gagner sa vie, et celui-là, un riche homme d’affaires ne m’imposant rien, j’ai accepté. Tu ne semble pas aimer beaucoup.

- Désolé, sans doute ne suis-je qu’un rustre en peinture.

- Ce n’est pas grave, je t’aime bien quand même. Allons nous asseoir.

Tous deux  s’installent dans le sofa et avant même de prendre leurs verres, échangent encore un long baiser. Claire qui a ôté ses chaussures s’est lovée contre lui. Ils restent un moment ainsi, puis se décident à boire ; elle aussi a choisi la vodka.

- Tu sais, ce n’est pas limité, mais j’ai remis la bouteille au frais.

- N’exagérons pas, si l’alcool rend souvent les femmes plus… accueillantes, on dit que son abus ne vaut rien aux prouesses masculines !

- Tu as raison. Ne me déçois pas… Mais je crois sentir que tu es en forme ! conclue-t-elle en s’appuyant là où elle perçoit un durcissement intéressant.

Bientôt elle commence à glisser ses mains sous le pull et la chemise qu’elle a déboutonnée, lui caressant le torse ; tout en faisant de même, agréablement étonné qu’elle ne porte pas de soutien-gorge , il ne peux s’empêcher de demander négligemment :

- Et tu as des projets actuellement ?

- Oui, toi !

- Je te parlais de peinture.

- Oh, un nu que je pense commencer lundi. Sergueï est venu me présenter le modèle, une certaine Liana, un peu maigre mais bien faite.

Toujours avec autant de détachement, comme s’il ne posait la question que par politesse, il demande pourtant :

- C’est toujours ce…  Sergueï comme tu le nommes, qui te procure tes modèles ?

- En général oui. Tu sais il est charmant et toujours si prévenant… mais tu ne peux  pas en être jaloux, il est exclusivement homo, ce qui ne regarde que lui… et ses partenaires.

- Et cette Liana, elle est russe ?

- Tchétchène plus précisément. Elle t’intéresse ? Après le peintre, le modèle ! Facétieuse, elle ajoute : Je dois te prévenir qu’avec elle tu risques d’avoir du mal car elle semble farouche ! Elle n’a pas voulu se dévêtir devant Sergueï qui est pourtant bien inoffensif avec les femmes. Même avec moi, elle est restée crispée alors qu’il ne pouvait pas voir grand chose…

Soudainement songeuse, elle ajoute sans qu’il ait besoin de poser d’autres questions :

- Tiens tu me refais penser qu’il a eu un curieux comportement. Je crois qu’il a engueulé la petite mais comme c’était en russe je n’ai rien compris. Je ne l’avais jamais vu ainsi. Encore que depuis peu Sergueï me paraît moins primesautier, comme si quelque chose le préoccupait ; pour dire vrai, jusqu’ici je n’y avais pas vraiment prêté attention… Mais tu ne crois pas que nous avons mieux à faire ?

Il ne répond pas mais peut désormais s’abandonner au plaisir sans arrière-pensées. Elle lui en a assez dit pour qu’il puisse la supposer innocente ; sinon lui aurait-elle fait part de son étonnement ? L’esprit plus léger il entreprend d’accélérer les choses.

- Tu as des préservatifs, demande-t-elle encore en précisant ses caresses ?

- J’ai.

Sans autre parole, il lui ôte son gros pull et son maillot, estimant qu’elle a trop chaud avec, et commence à suçoter sa poitrine tout en déboutonnant le pantalon. Bientôt ils sont engagés dans une étreinte fougueuse sans même s’être totalement déshabillés. Ils ont chacun dix, vingt mains ; leurs corps se mélangent en poses désarticulées et fugitives sans cesse renouvelées, finalement assez semblables aux peintures de Claire. Bientôt, cette première union assez brève mais tellement passionnée les rejète haletants, au bord de l’asphyxie. Peu à peu leurs cœurs se calment pourtant et ils parviennent enfin à prononcer quelques mots.    

- Le premier set t’as plu mon amour ?

- Oh oui ! Il y avait longtemps que je n’avais pas baisé… Et tu es un rude adversaire ! Nous allons faire une autre partie n’est-ce pas ?

- Bien sûr mais donnes-moi le temps de me refaire une santé.

Ils terminent alors leurs verres, vodka maintenant tiède, ne cessant de s’embrasser et de se caresser. Enfin Claire se lève, tout comme lui très dévêtue. Elle se débarrasse prestement de la dernière patte du pantalon qui lui entravait la cheville, de son slip resté jusque là bouchonné sur ses cuisses et désormais totalement nue, lui prend les mains en l’invitant à continuer dans la chambre. Ils s’y uniront encore plusieurs fois, moins impétueusement sans doute, mais plus longuement, plus tendrement aussi, avec toujours autant de râles de jouissance, de feulements de fauves en rut. Au petit matin, repus, brisés, ils s’endormiront enfin après qu’Abdel lui aura avoué d’une voix comateuse qu’elle l’avait « tué ».  

Il est midi passé lorsque Claire s’éveille la première. D’abord elle ne sait plus vraiment où elle est. Elle se découvre dans les bras d’Abdel et sa mémoire recommence à fonctionner. Elle se redresse à gestes précautionneux car il dort encore et son visage exprime une béatitude enfantine. Qu’il est mignon s’attendrit-elle et ajoute, tout aussi mentalement, c’est tout de même bon les bras d’un homme, surtout après l’amour. Son instant d’attendrissement passé, elle décide de se lever, elle a faim. Debout, elle ouvre doucement son placard, prenant soin de ne pas faire de bruit, y fouille jusqu’à y trouver la  première robe venue et après l’avoir enfilée, se dirige vers la cuisine. Quand Abdel, enfin réveillé, la rejoint, encore nu comme un ver, il la trouve qui achève un solide petit déjeuner.

- Dites-moi monsieur Ben Kajedrah, croyez-vous qu’on se présente ainsi devant une femme, dit-elle en riant ! Tu as faim ? Tu veux du café, ajoute-t-elle en désignant un bol et en l’embrassant ?

- Du café oui… J’ai dormi comme une souche répond-il en lui rendant son baiser. Quelle heure est-il ?

- Je ne sais pas regarde au four.

- C’est vrai que de nos jours ces objets indiquent l’heure… Bigre, bientôt 13 heures. Un café vite fait, une douche et je file.

- Déjà ? – il y a du regret dans la voix de Claire- Tu sais qu’une fois sorti tu ne devras pas revenir.

- Sauf si tu me le demandes. Tu me le demanderas, n’est-ce pas ? Crois amour, que j’en suis aussi désolé que toi mais j’ai un rendez-vous que je ne puis manquer.

- Professionnel ?

- Oui.

Il ne peut lui révéler que son supérieur attend son rapport depuis le matin. Sûrement a-t-il déjà téléphoné mais il avait coupé son portable dès la veille. Chiennerie de métier ! Il se refuse à la perdre, ce qui risque d’arriver s’il part maintenant alors qu’elle semble disposée à lui offrir cette nouvelle journée. Demain sans doute sera-elle retournée à sa farouche solitude. Oui vraiment chiennerie de métier ! Avec désespoir, il l’enserre alors tendrement dans ses bras, la nuque de Claire reposant sur son thorax velu. Elle, triste comme elle ne s’en croyait plus capable, aimerait que cet instant ne cesse pas. 

- Comprend-moi, finit-il par murmurer, il faut vraiment que je parte. Je vais te laisser mon numéro et mon adresse exacte. Je t’en supplie ne m’oublies pas.

Par Gérard HULOT - Publié dans : Roman : Filière russe
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