Vendredi 2 octobre 2009

            Quatre grains de blé dans la main… mais quelle main ?.. Quelque part on parle des Baux. Les baux… Je revois quelques images que la mémoire n’a pas totalement recouvertes. Quelques images resurgies d’un livre à reliure rouge et à titre doré, trouvé jadis dans la bibliothèque familiale ; vestige d’un prix de fin d’année, maternel ou paternel, comme cela se faisait dans les écoles au temps de leur jeunesse. Où est-il maintenant ? Je l’ignore… Peut-être pourrit-il dans un grenier ? Peut-être a-t-il disparu avec d’autres, avec de vieilles planches, des vêtements usés, quelque cuisinière hors d’usage et autres déchets de cette sorte que rejettent les intestins de la maison et que les compagnons d’Emmaüs et autres chiffonniers désagrègent jusqu’à disparition totale, ainsi que les bousiers le font des déjections bovines dans les remous des blés…

            Quelques images qui m’avaient surpris. J’étais enfant alors. Ayant peu voyagé, mon regard était conditionné aux grasses prairies, aux bocages verdoyants sous la pluie, aux forêts de chênes rouvres de notre province du Maine. Dans le livre passé, aussi arides que le texte –je n’avais pas encore appris à lire-, aussi désolées que les caractères d’imprimerie, noirs sur les pages jaunies, les photos techniquement déficientes de ruines. Des ruines gris-clair plantées là dans les éboulis gris gris-clair aussi… J’étais envahi alors par une sensation de désolation, de vide –pas de néant, non ; de vide-, d’un vide engendré par une présence disparue. Les Baux… Comme je ne savais plus très bien, beaucoup plus tard j’ouvris le dictionnaire. B… Ba… Baux de Provence ; Les entre parenthèses. Commune des Bouches du Rhône, arrondissement d’Arles. Sur un éperon rocheux des Alpilles. Deux cent quatre vingt quinze habitants. Ruines d’une importante cité du moyen-âge. Elle a donné son nom à la bauxite. Voilà, c’est tout. Toute la relation sèche du petit Larousse édition 1969. Quelque deux mille ans d’Histoire en six lignes ; des ruines moyenâgeuses à la moderne bauxite. Dernier mot qui par ses norias d’engins dans la poussière des mines à ciel ouvert, ses perspectives d’ateliers d’électrolyse, ses réservoirs étincelants dans le soleil méditerranéen, ses fumées, ses voies de chemin de fer où somnolent des wagons en apparence abandonnés, efface deux mille ans d’Histoire, de ruines faites une à une, mort à mort, pierre éboulée à pierre éboulée, usées par l’érosion ; qui efface la vaste cité bruyante contemporaine des croisades, frémissante du passage des hardis chevaliers, déjà métallisés, en mal de conquêtes n’ayant que peu à voir avec la religion, des interjections des marchés colorés du midi. Sonorités mêlées qui plus tard encore monteront jusqu’à moi, juché au faîte d’une tour lézardée pour vivre le dernier instant du soleil plongeant dans la Camargue. La mer invisible qui projettera les nuages rouges et mauves, le mince trait d’argent des étangs, loin, l’écossais des vignes à mes pieds me feront oublier l’espèce de contractuel faisant payer l’entrée du parking, la trop grande profusion des boutiques de souvenirs, des auberges faussement typiques et je n’aurai pas même besoin de me tourner pour savoir que la vieille cité vit encore, que du vitrail éclairé de l’église s’échappe toute une population au langage sonore que je croirai comprendre… Mais je déforme, je mélange un passé que j’ignore avec un futur que je devine à peine.

            Pourtant  dès le seul souvenir des mauvaises photos, je fus certain que l’explication du dictionnaire était tronquée. Je remarquai alors une autre photo : les Baux vus d’avion. Du blanc et du gris, abstrait à défaut de loupe… Et d’autres mots qui ne voulaient pas qu’on les oublie : Baugé (château de René d’Anjou, XVème siècle) ; Bavay (vestiges gallo-romains) ; Baume-les-Dames (église des XVIème et XIIème siècles)… Des ruines. Partout des ruines. Des vestiges. Des repères du temps qui, ainsi que les bornes kilométriques sur nos routes, jalonnent le cours des âges. De simples repères car qui, passant au pied de ces constructions, les visitant même, est capable d’imaginer pleinement, de revivre ce qui les anima aux siècles précédents. Pouvoir effacer l’édifice de sa vision et le regarder s’édifier avec la sueur des hommes hissant la pierre à l’aide de girafes branlantes formées de troncs grossièrement équarris liés par le chanvre ; le regarder s’édifier avec le tailleur de pierre pratiquant des acrobaties à faire pâlir nos modernes trapézistes, juste pour retoucher d’un coup de ciseau précis, une gargouille trop petite d’en bas pour en saisir le détail,. Le regarder avec les badauds miséreux fléchis encore par le joug d’un servage trop récent ; avec les seigneurs drapés de pourpre et d’argent qui caracolent sur les pavés couverts d’immondices du futur  parvis ; avec la chandelle tremblante au secret d’un château, pareille au vitrail d’abord illuminé de l’église des Baux et maintenant presque obscur que je préférerai ne pas voir pour mieux recréer sur l’immense toile vierge du ciel nocturne aux nuages en éventail semblables à une gerbe d’artifice pétrifiée et pourtant mobile… Qui est capable de voir cela ? Nous devinons qu’il reste quelque chose de vivant mais nous sommes incapables de le discerner nettement, de vibrer en accord. Trop de technique, trop de temps, trop de morts ont passé…

            Quatre grains de blé dans la main… Un jour viendra où l’humain regardera une dernière fois se convulser le blé, en haut de sa monstrueuse machine qui avec beaucoup d’autres identiques, dévore la plaine inexorablement. L’humain regardera une dernière fois le blé, happé, déchiré en silence par la machine monstrueuse qui n’en rejette pas même les tiges concassées, derrière, sur la terre désormais bitumeuse. Un jour viendra où les grains de blé, dans quelque cage vitrée d’un poussiéreux musée, seront nos cathédrales… Alors savourons l’instant fugitif où nous pouvons encore à l’angle des champs en apparence aussi vastes qu’océans, aussi vivants qu’eux, détacher quatre grains de blé de l’épi trop mûr, décoloré, et les faire rouler au creux de notre main ; de les humer ; de les broyer sous la dent.  

 

 

 

Par Gérard HULOT - Publié dans : textes : Lyre et délires
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