Ce soir qu’il attend, nul ne vient. Les fortifications éboulées dans lesquels se glissent des contre-jours servent de jouets aux hirondelles et aux enfants. Il regarde ces jeux sans les voir ; pourtant ils sont nécessaires, indispensables à ses cheminements intérieurs, comme est indispensable la fausse éternité de chaque instant du jour déclinant pour atteindre le point final de la décomposition sensuelle et des résurrections simultanées. Libéré des réalités contraignantes, affligeantes, il va connaître encore les chemins qu’on ne découvre pas mais qui s’offrent selon leur propre gré. Au fil de l’un d’eux il y a Christine multipliée à l’infini. Celles d’avant leur rencontre au concert ; l’enfant par exemple qui joue parmi les éboulis et remplace progressivement les enfants réels des fortifications ; ou cette autre Christine, en connivence avec le vent pour voiler de cheveux ses vingt ans, droite un autre soir tout en haut de la tour ébréchée, tendue vers la mer dont la marée montante poussant les barques vers le port lui redonnera Thomas. Thomas, fou d’amour, qui la couchera une fois encore sur le sable encore tiède de la plage, pareil aux tempêtes océaniques qu’il brave si souvent ; qui l’extraira d’elle-même, lui rendant pour la nuit les dimensions cosmiques qui sont les siennes, celles de la femme fécondée et génitrice. Ainsi à l’aube, du ventre brûlant de Christine sur le sable refroidi, Thomas renaîtra une fois encore. Cette certitude immobilise Christine, hiératique tout en haut de la tour, comme un défi jeté à la face dégénérescente du monde.
Sur le chemin il y a aussi toutes les autres Christine d’après leur rencontre, même celles qu’il distingue encore mal ; même celle qui à cet instant arrive réellement alors qu’il ne l’attendait plus, la multitude des autres l’ayant empêché de deviner son approche.
- Je pensais à toi, dit-il.
- A moi, répond-elle en souriant, et que pensais-tu ?
- A tout. Au passé, au futur… Tellement que j’en avais oublié le présent.
- Au passé…
- Le visage de Christine s’est assombri.
- Ne sois pas triste. J’ai vu le futur aussi te dis-je et je l’y ai croisé.
- Pourquoi me tourmentes-tu avec de faux espoirs ?
- Il faut me croire Christine, il reviendra ; il faut avoir confiance.
- J’attends depuis si longtemps que le doute me détruit.
- Mais c’est le doute qui allonge l’attente ! Si tu te décidais enfin à ne plus douter, il n’y aurait plus d’attente ou pour le moins, elle serait plus courte. Je te l’affirme, il reviendra. C’est uniquement pour cela que le destin a croisé nos chemins au concert, ou qu’il les croisera.
Elle est belle, blonde et mince ; si mince que le vêtement de pluie semble créer ses propres formes sous le fin visage immobile, tendu, imprégné de musique. Elle paraît hors d’elle-même, échappée, extraite serait plus judicieux, par le sas brillant de ses larges yeux. C’est ainsi qu’il la découvre alors que la locomotive des applaudissements commence à se mouvoir, brisant le charme. Il lui semble la connaître depuis toujours. C’est ainsi qu’il la découvre… enfin presque car les mots prennent des attitudes fausses dès qu’on tente de décrire au delà de la matière. Il faut que la foule la presse, la pousse, la bouscule pour qu’elle rompe son extase et se dilue dans le flot sortant. Il attendait ce moment. Intervenant sur les fluidité, il manœuvre pour sortir juste derrière elle. Sur le trottoir, elle hésite, puis comme aspirée par l’un des groupes qui s’éloignent, elle se dirige vers la rue Deslambes. Il est un pas derrière elle. Il en fait alors un plus grand et se place à sa hauteur.
- Excusez-moi, parvient-il à dire, je vous ai remarquée tout à l’heure dans la salle, vous paraissiez très émue.
Elle le regarde sans répondre avec un peu de méfiance. Ses yeux décidément sont vastes et il y devine encore des traces des émotions précédentes. Il lui en fait la remarque, bafouillant un peu de timidité, et ajoute pour s’expliquer, s’excuser de son audace :
- Je sais être bien cavalier, mais les sensibilités m’attirent ; c’est l’unique raison qui me donne l’audace de vous adresser la parole et non, comme vous seriez en droit de le supposer, la recherche d’une quelconque aventure. Accepteriez-vous que nous fassions un peu de chemin ensemble ?
Il lui paraît tellement inoffensif qu’elle accepte. Ils marchent un moment silencieux, appréciant l’un et l’autre leur mutuelle réserve car trop de pensées intimes, de questions les assaillent tous deux. Ils en sont à l’instant palpitant où deux êtres inconnus l’un à l’autre et encore seulement parallèles vont s’ouvrir, se mêler et perdre leur unicité. N’ayant ni l’un ni l’autre l’envie que cesse ce moment, d’un commun accord ils décident de le prolonger dans l’un des cafés encore ouvert du boulevard. Quand ils sont installés dans le réseau cristallin de la terrasse, un serveur s’approche ; elle demande un gin à l’eau et lui commande une bière… Est-ce nécessaire ? Indispensable non, mais irrémédiable certainement pour qui connaîtrait les antécédents. Affirmation spécieuse en vérité ; lequel ou lesquels seraient en mesure d’appréhender la vérité ? Qui pourrait deviner que cet aboutissement provisoire a cheminé de longues années, côtoyant ici un certain arbre dans un certain pré où un enfant de blanc vêtu pirouettait dans le regard de ses parents, traversant des passages à niveau supprimés aujourd’hui à une époque où les locomotives crachaient encore le feu ; plus tard se roussit à d’autre feux se consuma en d’invisibles brasiers nés de miroirs et de femmes, de buée et de flammes, de noirs automnes quand les trains, encore eux, tracent des lignes jaunes et rouges avec fracas dedans les arbres en boule sans délier pour autant les adolescent maladroits… Rompant le cours de sa méditation, un air rabâché jaillit de la machine à sous et s’incruste pareil aux visages mille fois renouvelés mais toujours identiques des piétons à peine entrevus au bref arrêt d’un signal rouge ; comme cette famille dînant sous la tonnelle un soir d’été à 140 kilomètres heure, trop vite pour tirer le signal d’alarme malgré la brusque envie de s’arrêter, de se joindre à ce groupe, de trinquer au cidre aigre, d’avoir le temps de regarder l’autre. On croit en effet l’avoir regardée, on croit connaître son visage ; on a mordillé son oreille, caressé sa pommette, pressé sa lèvre, compté ses dents de la langue, exploré le reste de ses mains entre autre, mais ni le reste, ni le visage ne sont précis dans la mémoire. On le constate un peu tard et on regrette… Il a regretté. Combien de fois ? Même cela est un doute. Pourtant chacun de ces regrets le poussait vers la chope de ce soir. Des philosophes pourraient en débattre des vies entières, mais eux n’étant pas philosophes, un malaise insidieux les envahit venu des mots qui sont dits autant que des silences, des conversations superposées. Ils ont la sensation de marcher sur la glace crissant d’une banquise, de tourner sur eux-mêmes à un pôle. Ils voudraient inventer une langue nouvelle qui exclurait les yeux éteints, les rides, les stigmates vaguement écœurants des visages. Quelqu’un a dit des choses intéressantes mais il et mort ; c’est toujours ainsi que se terminent les histoires. Seuls les crétins qui se taisent ou disent n’importe quoi sont immortels, du moins elle et lui pensent ainsi mais eux que sont-ils ? Ils s’accotent aux bars des bistros et boivent au hasard ; ils attendent sans jamais monter dans l’un d’eux, des bus qui viennent, s’arrêtent, dégueulent leur ration d’humains et repartent. Ils ne sont que spectateurs. Ils regardent couler le fleuve en tentant de forcer l’intimité de l’eau ; ils cherchent la transparence fugitive qui permettra d’en apercevoir le fond, d’être poignardés en plein aveuglement autant de fois qu’un poisson se retournant abandonne d’écailles ; d’espérer l’émersion d’une sirène. Combien attendirent ainsi et se noyèrent d’avoir trop attendu, basculés par la fatigue ? Combien de cadavres en décomposition dont les thorax paraissent encore respirer par le jeu des anguilles ? Combien de cadavres parfaitement décomposés intimement mélangés à la vase peuplée de vers et de larves diverses, profanent ainsi les lits des fleuves ? Comme il est impossible de les dénombrer, on s’empare très vite d’un œuf dur sur le comptoir, on le frappe sèchement par une vengeance inexplicable, puis à coups d’ongle on dénude le volume laiteux dont toute la vie s’est retirée en quelques neuf minutes, sans parvenir à rejeter morts et visages inexpressifs que multiplient machiavéliquement les montages de miroirs car ils sont tous encore le balancement du fleuve. Un homme qui justement avait quelque chose à dire longe l’écume mais les fleuves et les foules n’atteignent jamais la mer ; de rage ou de désespoir silencieux, il jette des galets à la gueule des vagues et pense qu’il n’aura jamais le temps de jeter la plage tout entière à moins de s’en saisir d’un seul tenant, de la brandir au dessus de sa tête et de la lancer au plus loin du ressac. Hélas il lui faudrait être un dieu pour réussir un tel exploit ; il n’est qu’un homme. Il faudrait être un dieu, songe-t-il alors que le sable mouvant atteint sa bouche. Merde crie longuement l’homme qui avait des choses importantes à révéler ; mais le sable se referme tandis que le fleuve continue d’étirer ses méandres infernaux.
Tout cela Christine l’ignore encore lorsque, bien des années avant la soirée du concert, elle descend la rue des Rigoles, sa petite main dans la grande main de papa. Comme elle ignore que ces pavés arrondis benoîtement pareils à des chats vieux et gras furent jadis lavés au sang humain ; que sur celui-là même qu’elle enjambe à cloche-pied, la tête d’une petite fille comme elle se tourna un instant vers le ciel puis sombra dans l’amas de cheveux et de cervelle. Comme elle ignore qu’au même instant certains bateaux contournent l’île de la Pierre Plate se dirigeant vers le port ; qu’à la proue de l’un d’eux, Jean-Marie Lervinec, le cordage bien en main, est déjà prêt à sauter sur le quai pour lover la corde sur la bitte rouillée. Pourquoi tant de hâte ? Simplement pour demeurer dans l’espace-temps qui de la rue des Rigoles porte Christine jusqu’au café où elle est ce soir après un détour en ce point de Bretagne qu’aborde Jean-Marie Lervinec qui n’est autre que le père de Thomas.
Frédéric entend battre son cœur ; il enfle, enfle, emplit totalement la cage thoracique pendant que des phrases épiques prennent sa gorge par lambeaux avec les fumées de tabac. Des tours incertaines se balancent et pivotent avant de disparaître. Ils sirotent leurs consommations, les font renouveler… Frédéric essaie de faire rire la jeune femme. Que pense-t-elle, quelle vérité a sa présence ? Aucune sans doute. Du trompe-l’œil comme le marbre en plastique du comptoir, comme la mort étalée du grand chien qui barre l’entrée et dont le flanc bat imperceptiblement. Un clochard joue de l’harmonica.
- D’où je viens les mendiants en haillon de couleurs vives jouent de la conque pour retenir l’âme des morts, dit Frédéric.
La femme, qui rêvait de navires en acajou et cuivre, répond avec retard et sans raison apparente :
- Mieux vaut être riche en ayant l’air d’être pauvre que l’inverse.
Frédéric la contemple avec un vague sourire.
- Croyez-vous ? Regardez-moi : J’ai l’air pauvre, je le suis et pourtant cela ne m’empêche pas de faire galoper dans les rues de la ville les deux chevaux blancs de mon carrosse en fibre de verre.
Ils se taisent pour écouter en démenti du rêve le fracas agressif des véhicules barbares souvent strié par des sirènes de flics. Le silence devenant intolérable, Frédéric ajoute :
- La vraie richesse n’est pas les pièces de monnaie éphémère qu’on fait tinter. Beaucoup périrent, d’autres périront encore pour tenter de s’approprier ces faux eldorados alors que chacun en possède des vrais au plus profond de lui-même. La matière a des limites, pas l’esprit.
- Vous le croyez vraiment ?
- C’est plus qu’une croyance, une vérité plus vieille que moi, oubliée jusqu’à notre rencontre. Cette rencontre justement, croyez-vous qu’elle ne soit due qu’au hasard ?
- Evidemment !
- Eh bien non Christine.
- Comment savez-vous mon prénom ?
- J’en sais beaucoup plus…
- Vous êtes le diable, s’exclame Christine mi amusée, mi inquiète ! Que cherchez-vous ?
- Seulement à vous aider… Plus tard je vous expliquerai.
- Nous voilà à parler comme des personnages d’un roman fantastique.
- D’un mauvais roman. S’il n’était réellement notre vie, nous ne l’ouvririons pas car il est fade, mal construit, discontinu.
- Ne sommes nous pas nous-même discontinus ? Des idées hétérogènes ne cessent de s’entremêler dans notre cerveau… Je passais il y a peu sur une route en rase campagne. Aucune habitation visible, ce qui est rare et la vitesse des automobiles accentuait la sensation de désert. Il n’y avait pas âme qui vive hors une femme âgée qui marchait résolument, enveloppée dans un grand châle noir. Où allait-elle ? J’ignore pourquoi, de la voir me fit penser à Antigone allant recouvrir une fois encore le cadavre de son frère chaque jour déterré, et j’étais simultanément la femme de la route et Antigone… et peut-être moi-même.
- A l’âge où tu passais ?
- Ou à d’autres. Morte pourquoi pas, car je parlais avec les dieux.
- Les morts parlent-ils avec les dieux ? Ceux qui n’avaient que les dieux pour dialoguer sont dans les fosses océanes offertes par les fleuves dans lesquels ils se jetèrent. Ainsi nul n’est revenu pour conter aux vivants son voyage mais je crois que seuls les vivants apostrophent les dieux. Après il n’y a rien de cohérent, si ce n’est la musique des atomes à l’état libre.
- J’ai peur de mourir cette nuit, avoue alors Christine d’une toute petite voix d’enfant. Pourtant il le faut ; il y a trop longtemps que j’attends en vain.
- C’est la raison pour laquelle il fallait que je te rencontre aujourd’hui. Nous veillerons ensemble jusqu’au matin et rien ne se passera que tu n’aura choisi sans crainte.
- Rien ?
- Ou tout puisqu’il faut d’une manière ou d’une autre passer la nuit.
- Est-il possible d’agir autrement ?
- Non.
- Alors je vais te suivre.
- Mon logis est quelconque, il n’y a pas de cheminée pourtant il y brûle en permanence un feu impalpable devant lequel les voyageurs fatigués et transis peuvent s’asseoir.
- En vient-il souvent ?
- Assez, oui… ceux qui savent.
- Et restent-ils longtemps ?
- Peu de temps ; les voyageurs sont impatients…
Frédéric se souvient de l’un d’eux et ajoute :
- J’ai hébergé une fois un clochard. Disons plutôt un chemineau car il ne dédaignait pas le travail mais il ne pouvait tenir en place et la France était à peine assez grande pour lui. Le matin, lorsqu’il partait courir la ville je lui prêtais dix francs ; le soir il me les remboursait et avait ramené en plus de quoi nous nourrir tous deux copieusement : Il avait fait la manche.
- La ?
- Il avait mendié si vous préférez. Après le dîner, qu’il préparait car il avait suffisamment travaillé comme plongeur dans les restaurants de la côte et des stations de sports d’hiver, selon les saisons, pour savoir y faire en art culinaire aussi bien qu’un vrai chef, nous bavardions longtemps devant le feu imaginaire. D’abord de ses pérégrinations dont il avait ramené une profusion d’anecdotes, puis du Canada qui le hantait, alors nous embarquions pour le Canada. Pas le vrai ; celui des rêves de chemineau et des romans de London ; celui des bûcherons dans la neige, des chercheurs d’or, des trappeurs et des traîneaux à chiens. Face aux périls il sortait son couteau à cran d’arrêt, jouait à l’ouvrir en le faisant claquer, le pointait vers mon visage. Je voyais son poing se crisper sur le manche avant qu’il ne dise « Tu sais garçon, s’il y en a un qui te cherche noise, il trouvera celui-là ». Celui-là était la lame qu’il agitait. Il avait été touché par la confiance que je lui avais tout de suite accordée… Il est tout de même parti, avec son sac en bandoulière, son vieux chapeau et un de mes cache-nez, le sien étant usé. Il partit en chemin de fer mais je le vis cependant s’éloigner sur une route incertaine. Il allait là-bas, au bout de la route et je compris en le voyant de dos, que le bout de la route était dans sa musette.
- Est-il revenu ?
- Pas encore. Peut-être ne reviendra-t-il jamais. Malgré cette incertitude j’attends car il faut du temps pour parcourir le cercle.
- Tu aimes les clochards n’est-ce pas ?
- Je crois les comprendre. Sans doute parce que j’en suis un.
- Toi ... un clochard !? s’exclame Christine amusée.
- Oui, malgré les apparences j’en suis un ; un peu plus vagabond encore que les autres…
- Que veux-tu dire ?
- Je t’expliquerai une autre fois… Peut-être.
Christine termine sa consommation et garde le verre à la main, le tournant dans sa paume, le visage tendu vers lui. Frédéric contemple aussi la rotation croyant y apercevoir celle de la Terre en reflet. Chacun de son côté rêve à des voyages impossibles. La réalité s’est dissoute comme toujours dans le nocturne de la cité. Le garçon qui empile les chaises de rotin sur les tables les contraint à sortir, sans pour autant rompre leurs songes. Ils marchent un temps sans but, ignorant où, sur un boulevard presque désert. Il bruine… Trop peu d’eau pour s’abriter mais trop pour rire. Les reflets dessinent leurs propres allégories. Frédéric imite la corne d’un navire car il faut des péniches lentement apparues du brouillard, l’ombre des personnages de Mc Orlan dans le luisant des ports, des cargos qui pivotent, harcelés de remorqueurs pareils à des taons, une passerelle qu’on lève, la réduction progressive d’un quai désert ; il faut ces départs froids d’émigration, d’aventure précaire, pur oublier les mécanismes parfaitement rodés de leurs mouvements futurs, destructeurs de leurs rêves. Frédéric pose un instant sa main sur la nuque de Christine.
- Je viens, dit-elle.
Alors tout se précipite, s’accélère… avec lenteur ; avec l’infinie lenteur du boulevard en sens inverse ; de l’attente à la gare, les rails sans vie, immobiles comme s’ils étaient les cordages liant le train à d’invisibles cabestans ; avec l’infinie lenteur du train qui craque, gémit, souffle à chaque arrêt, absorbant dans sa nuit quelques voyageurs somnolents ; des derniers pas jusqu’à la serrure ; de leurs premiers pas de l’autre côté de la serrure, pays sans merveilles, hors l’invention, d’une Alice de hasard. Pourtant Frédéric montre à sa compagne ses champignons géants, ses lapins majordomes, son armée de cartes aux faciès grimaçants… Christine découvre tout avec attention tandis qu’il se tourne vers la fenêtre et guette le coin de vitre où chaque nuit apparaît la même étoile unique. Ils boivent encore, fument. Christine se revit, en ce monde et en d’autres, teintant de pourpre les murs blancs. Ils s’enfoncent dans les entrailles de la terre qui s’ouvrent devant eux pour se refermer aussitôt derrière en éboulis de cristaux multicolores et translucides. C’est un cheminement par des boyaux étroits qui s’élargissent soudain en chaussées larges comme des voies romaines pour les conduire plus sûrement aux arènes où déjà les lions affamés tracent des cercles de salive dans la poussière. Sans cesser d’avancer Frédéric ôte la robe de Christine, l’expose nue au massacre des chaînes puis l’immole au point central de toutes les rotations où elle se serait de toute façon immolée.
Depuis la soirée du concert Christine et Frédéric passent parfois des soirées et des nuits ensemble chez ce dernier. De même que ce soir, ils bavardent souvent beaucoup :
- Ce pourrait être le sujet d’un tableau, remarque Christine en désignant le bouquet de jonquilles posé sur un guéridon et éclairé par une bougie.
- Sujet banal, rétorque Frédéric.
- Je ne trouve pas. Il se cache quelque chose dans chaque fleur, dans la flamme… Je ne sais comment t’expliquer. Ce serait plus facile, pour qui saurait peindre, à extérioriser visuellement qu’à décrire avec des mots.
- Le spectateur n’y verrait que nature morte.
- Morte ! Comment morte ! La leur et la flamme en tout leur éclat sont la négation de la mort ; elles sont la vie ! La fleur au rythme invisible, à la lente métamorphose, contient la forêt entière, l’oiseau et le papillon, le dinosaure et le virus, l’arbre et les saisons, le passé et le futur de la Terre. La transparence de la bougie en son extrémité incandescente fait comprendre l’origine de la flamme dont elle n’est pourtant que conséquence. L’usure, lente aussi de la stéarine, de même que la métamorphose des jonquilles, est l’usure du temps, le temps lui-même ; l’instant à la fois éphémère et éternel de ce qui est, de ce qui paraît être et continue d’exister après sa disparition ; les éléments de la bougie continuant d’être dans la matière gazéifiée par la flamme… Cette flamme qui se tord est semblable à l’homme dans sa rage à tenter de s’arracher de la matière dont il est issu. Peut-être que le bouquet de jonquilles éclairé par la bougie n’est pas non plus un sujet de tableau car il bien davantage. Il est la fausse dualité de l’homme, son angoisse, son pesant désespoir qui l’entraîne en des gouffres sans fond dont il ignore s’ils montent ou s’ils descendent ; qui d’ailleurs ni ne montent, ni ne descendent, hors et dedans le mirage de l’univers sans dimension. Torture de l’esprit pour lequel chaque apparence, un bouquet et une chandelle, et même chaque absence d’apparence, sont le chemin de l’absolu ; de la terrible certitude de ne jamais discerner cet absolu qui est pourtant son invention. Quelque chose d’identique à l’homme tournant en rond à la poursuite de son dos, pour reparler de ton clochard… A propos, acceptes-tu de m’expliquer enfin en quoi tu es clochard ?
- Tu ne me croirais pas.
- Dis toujours.
- Indécis, Frédéric se dirige vers la fenêtre et d’un geste écarte le rideau… Dehors la lune se balance presque ronde. De grandes effilochures nuageuses pareilles aux vagues marines traversent la lumière à vive allure puis s’anéantissent. Il esquisse un sourire : fugitivement il a vu des champs de seigle dans cet espace suspendu au dessus de la rue. Son regard se heurte maintenant aux façades obscures des immeubles de l’autre rive. La ville dort. Christine est proche derrière lui et pourtant terriblement lointaine. Si je me retourne, pense-t-il, il n’y aura que son empreinte en creux sur les coussins du canapé. Il se retourne pourtant au prix d’un grand effort. Elle est bien présente et lui sourit. Il la regarde et désigne le ciel d’un geste bref.
- Je viens de par là, dit-il enfin, un peu brutalement.
- D’où ? Elle ne comprend pas.
- D’une planète lointaine, invisible mais présente quelque part dans cet espace. Je suis un vagabond du cosmos ; par goût de l’aventure.
- Tu te moques de moi !
- Je n’en ai pas envie.
- Silencieuse, Christine réfléchit. Cette scène a résonné curieusement dans sa mémoire. Elle tente d’assembler les fragments de souvenir telles des pièces de puzzle.
- Lorsque j’étais enfant, dit-elle enfin, mes parents m’envoyaient passer les vacances en Bretagne chez des amis fermiers. Un garçon qui curieusement s’appelait Frédéric comme toi et qui devait avoir à peu près l’âge que tu as, bien qu’alors il en parût beaucoup plus à la petite fille que j’étais, y passait également l’été. Une nuit qu’il me montrait les étoiles, les désignant toutes par leur nom, racontant à leur propos d’étranges histoires qui me faisaient un peu peur, il tenta de me faire croire que lui aussi venait de l’espace.
- Je suis ce Frédéric.
- C’est impossible !
- Pourquoi impossible ?
- Tu aurais vieilli.
- Sur ma planète le vieillissement est inconnu.
- Tu ressembles trop aux hommes d’ici pour venir d’ailleurs.
- Si tu pouvais me voir tel que je suis sur ma planète, tu ne dirais pas cela et sans doute serais-tu terrorisée car chez nous l’apparence matérielle n’est qu’une concrétisation de notre esprit. Il nous suffit de vouloir pour prendre n’importe quel aspect.
- Et comment serais-tu arrivé jusqu’ici ?
- Je te l’ai dit, nous sommes maîtres de la matière dont nous nous concrétisons. Nous pouvons donc tout aussi bien l’éliminer et à l’état de… comment te faire comprendre, à l’état d’énergie, de personnage de rêve en quelque sorte, de notre propre rêve, nous pouvons nous déplacer instantanément dans tout l’espace galactique.
- Je ne te crois pas.
- Je vais te le prouver mais essaie de ne pas avoir trop peur.
Aussitôt il disparaît à la vue de Christine.
- Es-tu convaincue ?
La jeune femme, surprise et inquiète, se tourne vers la voix mais ne trouve qu’un chien apparemment inoffensif.
- N’aie pas peur, dit le chien qui redevient Frédéric.
- Christine tremble. Il la caresse tendrement.
- Je ne voulais pas t’effrayer, ajoute-t-il d’un ton penaud, mais il fallait que tu me croies. Je vais te donner une autre preuve moins spectaculaire, ajoute-t-il en se dirigeant vers un buffet.
- D’un tiroir il extrait une plaque rectangulaire assez épaisse semblable à de l’opaline et la pose devant elle, verticalement sur le guéridon.
- Regarde :
Une image mobile apparaît, Christine l’année de ses cinq ans.
- C’est quoi ça ? demande l’enfant en montrant la plaque rectangulaire que Frédéric tient devant lui.
- C’est une sorte d’appareil photo.
- Que fais-tu avec ?
- J’emprisonne les paysages.
- Moi je voudrais faire tout ça.
Le bras de Christine balaie un large cercle.
- Tout ça quoi ?
- Tout dessiner.
- C’est peut-être un peu grand ?
L’enfant ne répond pas car elle a déjà bondi au milieu des prés. Elle courre vers la ferme, s’arrête le temps d’arracher quelques fleurs et crie de sa petite voix suraiguë, plutôt qu’elle ne chante :
- Un petit lapin courait après Frédéric
Après il était malade
J’ai appelé mes parents
Tu as appelé tes parents.
Une vache mangeait de l’herbe
Elle a mangé du sel
La guêpe est venue
L’escargot se sauva à tire d’aile.
Une maison, un champ qui rentrait dedans
Dedans habite le loup
Il a fait hou-hou
La chèvre a couru
La ferme s’est cassée
Elle a fait cric-bang
La chèvre s’est cachée dans le village.
Les vaches, curieuses, s’approchent en dodelinant de leurs têtes somnolentes. Lorsqu’elle les voit si près, Christine s’enfuit en appelant Frédéric. Il a juste le temps d’accourir pour aider la gamine à franchir un fossé qui disparaît plus loin en compagnie du chemin dans les seigles déjà hauts. C’est son premier été à la ferme. L’enfant maintenant à l’abri dans l’ombre de Frédéric, sa petite main dans la grande de l’homme, continue alors sa chanson pour narguer les ruminants. Ils atteignent la cour où le vieux tilleul paraît s’attendrir et se pencher comme un grand père un peu sourd pour écouter les naïves comptines. Tout pour la petite est sujet poétique, elle est si loin de Belleville. Elle découvre d’autres couleurs, d’autres formes, d’autres vies. Chaque insecte est un maillon de cet univers neuf, tout entier à découvrir, à comprendre…
Christine a déjà compris beaucoup à l’entrée de ce sixième été qu’elle va passer à la ferme. Elle a dix ans. Au soir même du jour de son arrivée elle rencontre Mathieu qui vient chercher le lait et les fromages blancs ; il ne doit guère être plus vieux qu’elle. Ils se croisent sous le portail, s’observent mais n’osent s’interpeller. Après le dîner Christine s’enquit auprès de Frédéric de l’identité du garçon. Thomas est le fils cadet de Jean-Marie Lervinec. Ils habitent depuis peu dans le bourg bas, près du port. Le lendemain, Christine sans vouloir le montrer, guette la venue du gamin et lorsqu’il apparaît au détours des seigles, elle le hèle. Il presse le pas, étonné.
- Tu sais mon nom ? demande-t-il essoufflé et timide, lorsqu’il la rejoint.
- On me l’a dit ici. Ton papa est pêcheur. Tu vois je sais tout… Tu me montreras le bateau de ton papa ?
- Si tu veux, répond le garçon ; incertain mais ne voulant pas déplaire à la petite.
- Moi je te ferai visiter la ferme.
Avec une trace de dédain le garçon lui oppose l’immensité de l’océan. Il en parle avec tant de fougue qu’il ne tarde pas à emporter Christine en des navigations chimériques. Il y aura ainsi plusieurs étés au cours desquels les liens rapidement noués deviendront passion amoureuse, hélas interrompue par la disparition de Thomas, que jamais Christine devenue adulte ne pourra oublier.
Les images des deux enfants se dissipent lentement dans le laiteux de la plaque. Après un silence, Christine émue, raconte à mi-voix surtout pour elle-même d’autres images de toutes ces vacances…
- Que faisais-tu là-bas demande-t-elle soudain ?
- La curiosité voyons ! La curiosité. J’avais obtenu des fermiers qu’ils me logent et me nourrissent en échange de mon aide aux travaux de l’exploitation. Ensuite pour toi, j’y suis retourné chaque été que tu y passas.
- Pour moi !?
- Oui. Tu étais une gosse trop amusante pour que je t’oublie et puis… Et puis je t’avais vue plus tard , car c’est encore une des capacités des êtres de mon univers que de créer des projections du passé et de l’avenir. Je t’avais donc vue femme. Chimère, folie, appelles cela comme tu veux, j’ai cru pouvoir te garder pour moi seul. Je fus donc très jaloux, sentiment oh combien humain, désolé, de Mathieu dès vos premières rencontres.
- Tu l’es encore ?
- Non, plus maintenant.
- L’histoire des d’étoiles, c’était pour ça ?
- Oui, il t’avait comme envoûtée avec son océan, je voulus te reprendre avec l’espace.
- Raconte.
- J’étais sorti dans la cour pour savoir s’il pleuvait encore. La pluie avait cessé et les nuages avaient disparu. Il devait être près de minuit. Je fumai une cigarette le temps de réfléchir puis montai à ta chambre et te secouai jusqu’à t’éveiller. Tu me regardas de tes yeux encore pleins de rêves. Je t’enveloppai de ta robe de chambre, malgré tes faibles protestations et t’emportais dans mes bras. Dehors je tentai de te charmer avec la cour éclairée de ses deux lanternes, les murs encore luisants de pluie, les arbres qu’on aurait dit peints. L’ensemble faisait penser à un décor de théâtre. Tu as frotté tes yeux bouffis de sommeil. Nous avons franchi le portail pour regarder la nuit. Des branches s’essuyaient à nos visages. Du chemin nous devinions les champs, les pâtures, les habitations du voisinage presque avec leurs teintes. Tu m’as demandé : « Pourquoi la nuit n’est pas noire ? Je ne sais pas. A cause de la lune peut-être ? Je ne crois pas, elle est encore toute menue. » Je savais qu’à cette époque de l’année une lune, même frêle, suffisait à éclairer ainsi mais je préférais te faire imaginer d’autres causes plus incompréhensibles. Pour que tu me crois complice de phénomènes surnaturels.
- Pour supplanter Thomas. Tu as même ajouté, je m’en souviens maintenant « Jamais Thomas ne pourra te montrer de telles choses. »
- Sotte prétention !
- Sotte prétention en effet car si je m’émerveillai c’était que je rêvais de Thomas contemplant sur l’océan, les mêmes étoiles que moi.
- Aujourd’hui encore c’est lui que cherche ton regard.
- Je dois te l’avouer maintenant, c’est moi qui l’ai fait disparaître quelques années après.
- TU L’AS TUÉ !?
- Non, non ! Notre race ignore le crime. Je l’ai seulement transposé dans un monde hors du tien.
- Alors il vit, demande Christine avec soudain un fol espoir ?
- En quelque sorte. Il vit sans vivre. Il est en attente.
- Je devrais te haïr, pourtant je n’y parviens pas et ce que tu m’apprends coïncide étrangement avec un rêve que j’ai fait récemment : J’étais au pied d’une colline enfaîtée d’une ville fortifiée. Sous les remparts s’étageaient les terrasses des potagers retenus par le même granit sombre. On devinait les chemins aux diagonales alternatives cisaillant les terrasses. J’entrepris de monter jusqu’à la cité par un de ces chemins. Plusieurs fois je te croisai mais tu ne me saluas pas. Tu semblais m’ignorer. Enfin j’atteignis les hauts murs. Ils étaient impressionnants de dureté. J’en fis le tour complet en quête d’une porte mais n’en trouvai aucune. Il fallait pourtant que je pénètre dans la ville close. J’en ignorais la raison mais une volonté indépendante m’y obligeait. Je déambulai encore, scrutant attentivement la pierre, y cherchant le moindre interstice. Rien. J’étais découragée. Tu vins à moi ; tu ôtas mes vêtement et me crucifias nue au mur rugueux, la face contre la pierre glacée. Aussitôt je fus dans la cité, et autrement vêtue. Je montai dans un tramway vide qui semblait m’attendre et qui en effet démarra dès que j’y fus assise. Il m’emporta avec bruit et rapidité jusqu’au port. Je m’enfonçai à pied dans le dédale des quais et de l’enchevêtrement des métaux sur l’eau sale, intriguée par l’étrangeté d’un port dans cette ville close. Je n’eus pas le temps d’y réfléchir davantage car soudain je vis Thomas qui faisait les cent pas au pied de l’échelle de coupée d’un cargo mixte. Je criai son nom mais le cri m’éveilla.
- C’est moi qui t’ai incité ce rêve car j’ai décidé de vous réunir. Tu vois il t’attend pour embarquer… J’ai compris le mal que je vous ai fait, aussi je voudrais vous dédommager en quelque sorte ; si tu le veux. Ou je te rends Thomas en ce monde-ci, le vôtre, qui est momentané, ou je t’envoie dans celui dans lequel vous pourrez vous aimer éternellement. Lequel choisis-tu ?
- Je devrais choisir l’éternité, n’est-ce pas ?
Frédéric ne répond pas. Ils se taisent tous deux. Elle réfléchit intensément avant de parler :
- Envisager l’éternité dépose une masse de plomb sur un mortel et l’étouffe. Nous, pauvres humains, et quoi que nous en disions, n’aimons vivre qu’à cause de la mort possible, de la mort certaine…
- Elle se redresse, soudain convaincue.
- Pourtant je choisis l’éternité. Seule se serait l’enfer mais avec Thomas je serai assez forte. Notre amour a la solidité suffisante pour vaincre l’infini du temps. Je te jure Frédéric, et malgré l’impossibilité mathématique, qu’après l’infini du temps nous mourrons unis comme au premier jour.
- Ne jure pas. Tu as choisi, alors couches-toi sur le canapé et endors-toi. Tu referas le rêve mais cette fois nul cri ne t’éveillera et tu embarqueras enfin avec Thomas.
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