Jeudi 29 octobre 2009

La nuit ne vas pas tarder, il est vrai que l’hiver s’achève à peine, lorsque Claire s’éveille enfin. Elle n’a d’abord aucune idée de l’heure qu’il peut être, ni même du jour. « J’ai dormi merveilleusement » songe-t-elle en s’étirant paresseusement. Progressivement pourtant la mémoire lui revient, alors d’un bond elle s’extrait du lit et ne peut s’empêcher d’aller voir son dernier né. Ne portant qu’un slip très sage, elle reste un temps à contempler la toile encore fraîche… « Ma fille tu as bien travaillé » décrète-t-elle « ça mérite récompense, et puis je sens venir la faim ». Elle rejoint alors la salle d’eau et une fois nue totalement s’abandonne au plaisir de la douche. Sortie de la baignoire, elle s’observe un instant, dégoulinante, dans le miroir en pied. Elle n’est certes pas d’une beauté rare mais tout son corps est bien proportionné avec des rondeurs là où il faut et juste ce qu’il faut, aucune graisse superflue. Sa frimousse est sinon jolie, du moins attachante, regard pétillant de vivacité, et si elle le souhaitait les hommes prêts à l’aimer ne manqueraient pas. Après s’être essuyée, elle ordonne sa courte tignasse brune de quelques coups de brosse puis retourne dans la chambre s’habiller sans se préoccuper du jean et de la chemise maculés de peinture qui gisent épars sur le sol ; il fera jour demain, de toute manière elle en a d’autres, d’ailleurs tout aussi ravagés mais lavés ; sa tenue de prédilection pour peindre. Elle opte pour un slip un peu plus sexy que le précédent, pas de soutien-gorge, elle n’en porte jamais, sa poitrine tenant très bien sans -Est-ce Pénélope qui lui apprit cette liberté ? Sûrement, car elle se souvient qu’avant d’être devenue son amie, elle cachait sa jeune poitrine avec un conformisme farouche-, un maillot, nécessaire à cette saison, un pantalon de velours noir à côtes fines et un épais pull-over à col roulé en grosse laine mohair d’un blanc immaculé.   Dans ses moments de détente, sans être esclave de la mode, elle ne dédaigne ni un peu d’élégance, ni parfois les dégriffés des grands couturiers, ce que son aisance financière lui permet. Une fois vêtue, elle s’inquiète enfin de savoir l’heure et après en avoir pris connaissance elle décide d’aller dîner Chez Louise, sur la rive droite. A l’instant de sortir, manteau pas manteau, elle décide que non, la température ne le justifie pas ; n’aimant guère s’emmitoufler elle se saisit seulement d’un minuscule sac bandoulière de cuir noir ne contenant que ses papiers et sa carte bancaire. Au milieu du pont des Arts, elle s’attarde un instant à regarder Le Louvre, austère dans la nuit, et les bateaux-mouche illuminés qui montent et descendent le cours de la Seine. Quelques pas de plus et elle parvient au restaurant, déjà presque plein. Il est vrai qu’il n’est pas grand et nulle terrasse à cette saison, hors l’avancée vitrée. Sitôt entrée, elle s’avance jusqu’au bar pour saluer la patronne, une dame charmante et dynamique aux soixante ans largement passés mais ne le paraissant pas, qui ne s’appelle d’ailleurs pas Louise mais Marie-Isabelle, alors en conversation avec quelques habitués. Mais dans ce lieu qui ne l’est pas ? Jeunes et vieux s’y mélangent ; presque tous se connaissent et les conversations y sont aussi animées que souvent culturelles, mais sans pédanterie. Marie-Isabelle organise d’ailleurs des soirées chansons, poésie… pour aider de jeunes artistes débutants dont certains plus tard connaîtront peut-être la notoriété. Chez elle d’ailleurs l’ambiance sonore est toujours de qualité encore qu’elle évite de passer les chansons à textes des interprètes qui l’enchantèrent jadis ; les Ferré, Trenet, Brassens et autres Gréco, le contexte ne s’y prêtant pas. De la musique espagnole discrète occupe présentement l’espace. Sans être une assidue de l’établissement, Claire le fréquente suffisamment souvent pour en connaître une bonne partie de la pratique dont certains lui ont même acquis une peinture, et dans les quelques pas l’amenant jusqu’au comptoir, elle ne peut échapper aux poignées de mains et bises joviales. Sitôt qu’elle l’aperçoit Marie-Isabelle abandonne sa coterie en s’excusant et contourne vivement son rempart pour la serrer dans ses bras et l’embrasser franchement. Il y a déjà longtemps que les deux femmes ont sympathisé, malgré leur différence d’âge mais la maîtresse des lieux est tellement jeune d’esprit et si chaleureuse qu’il aurait été improbable qu’il en fut autrement. Claire la sauvage ne peut se défendre d’éprouver une tendresse d’enfant pour elle, et aussi le sentiment chaque fois qu’elle vient, de se trouver comme en famille.

- Qu’il y a longtemps qu’on ne t’avait vu ! Ça fait plaisir ! Comment vas-tu ma petite Claire ?

- Moi aussi je suis heureuse de vous voir Marie-Isabelle, répond Claire en l’embrassant à son tour. Mais le travail… 

Elle esquisse un geste évasif sans achever sa phrase pour ne pas avouer combien elle est casanière. Hors parfois quelque obligations, elle s’efforce d’ailleurs d’y couper autant qu’elle le peut, ses sorties se limitent aux quelques commerçants les plus proches, et aux musées ; les seuls à bénéficier régulièrement de ses visites. Si jamais elle ne s’y est rendue munie du moindre carnet de croquis, elle est capable de rester plusieurs heures en contemplation devant une toile qui l’interpelle pour tenter de s’en approprier la quintessence et d’en décrypter tous les secrets de sa genèse. Sinon lorsqu’elle n’est pas dans les musées ou en peinture, elle lit. Elle est devenue une « dévoreuse », oh pas de romans car ceux-ci la lassent rapidement, mais d’épais ouvrages d’art pictural, tout ce qu’elle parvient à trouver de biographies sur ses illustres prédécesseurs et plus généralement de livres historiques …   

- Essaie de venir mardi prochain, j’organise une soirée avec une jeune chanteuse vraiment intéressante. Belle voix, musique recherchée et textes intelligents.

- J’essaierai mais je ne promets rien. Pour ce soir, avez-vous encore une petite place pour moi ?

- Bien sûr ma cocotte, je vais te trouver ça… Après un bref regard circulaire : Tiens la petite table là-bas te convient-elle. Ce soir j’ai du pot au feu maison, tu vas te régaler et bien évidemment comme toujours j’offre le bouillon gras avant avec des croûtons frits !

En solide bourguignonne appréciant la bonne chère, Marie-Isabelle pratique encore une cuisine traditionnelle, particulièrement son « plat du jour », totalement élaborée par ses soins même si, comme pour la plupart des restaurants parisiens, son cuisinier est exotique, pakistanais ou indien.

- Pour accompagner je te recommande un petit Pommard dont Philippe m’a approvisionné à sa dernière visite et qui mérite l’attention.

- Comment vas votre fils demande alors Claire ? Voilà longtemps que je ne l’ai vu.

- Si tu venais plus souvent, tu l’aurai rencontré la semaine dernière.

Philippe, le fils, et sa famille habitent toujours en Bourgogne où il est négociant en vins mais chaque fois qu’il le peut, il vient passer quelques jours à Paris pour aider sa mère. Aussi chaleureux qu’elle, Claire l’apprécie également.

- Bien je te laisse t’installer car je vois que d’autres ont besoin de mes services. Nous continuerons à parler plus tard car tu le vois c’est l’heure où tous me réclament.

A peine Marie-Isabelle a-t-elle dressé son couvert, qu’entre un homme. Après un vague  mouvement de la tête, il fait mine de chercher une place et sans rien demander à quiconque, s’approche de la table de Claire qui le découvre soudain debout face à elle.

- Bonsoir, dit-il, je crois que tout est complet, me permettriez-vous de m’installer à votre table ?

Son regard, bien que l’œil soit sombre, est empreint de douceur et semble sourire, quêtant l’approbation. Sans mot dire, Claire prend le temps de le découvrir rapidement de haut en bas. Il est encore jeune, environ 35 ans suppose-t-elle, plutôt bien de sa personne : assez grand, très brun, visage osseux, lèvres assez épaisses, sensuelles, teint hâlé comme s’il revenait du ski, pourtant on devine que chez lui ce hâle est permanent. Il est vêtu d’un costume bleu pétrole impeccable sur, pour lui aussi, un pull-over à col roulé mais à mailles fines anthracite. Paraissant satisfaite de son bref examen, elle esquisse un sourire en le regardant bien en face et d’un geste l’autorise à s’asseoir. «  Bah, songe-t-elle, pourquoi pas ? On verra bien ». Ce soir elle est ouverte à toutes les folies. Il la remercie brièvement et s’assied. A cet  instant, Marie-Isabelle survient avec le Pommard et le bouillon gras.

- Tu ne m’avais pas dit que tu attendais monsieur, s’exclame-t-elle, réjouie que Claire ne soit pas seule !

- Ce n’était pas prévu, répond cette dernière avec un grand sourire.

- Monsieur, je vous apporte tout de suite la carte. Dites-moi, il ne me semble pas vous avoir déjà vu.

- Exact, C’est la première fois que je viens chez vous. Mais inutile d’amener la carte, je prendrai comme… mademoiselle ?.. si vous le voulez bien.

- Donc bouillon gras et pot au feu. Avec ou sans Pommard ?

- Avec, s’il vous plait.

- Alors je remporte ce pichet et je vous en ramène un grand, conclue-t-elle comme si la chose allait de soi.

Sitôt que Marie-Isabelle s’est éloignée, il sourit à sa compagne de table et se lève à demi pour s’incliner cérémonieusement :

- Pardon, je ne me suis pas présenté : Abd el Rahman Ben Kajedrah mais tout le monde m’appelle Abdel, dit-il en se rasseyant, faites-moi la grâce d’en faire autant. Vous aviez forcément remarqué que mes ancêtres n’étaient pas gaulois. En vérité… Mais ne m’attendez pas, prenez votre potage pendant qu’il est chaud.

- Trop, répond Claire après avoir goûté… et sans le vin pas possible de « faire chabrot », ajoute-t-elle avec amusement. Finissez donc votre propos.

- J’allais donc dire que mes parents sont marocains. On ne choisit pas ses origines. Je dois préciser qu’ils ont été et sont encore, malgré leur vieil âge, de merveilleux parents. Mon père est arrivé en France le premier en 1956, venu comme beaucoup de ses compatriotes, travailler dans l’automobile qui recrutait beaucoup de main d’œuvre au Maghreb à cette époque. Dès qu’il fut à peu près installé, il fit venir sa jeune épouse et voilà comment je suis français, sinon de peau, du moins autant de nationalité que d’esprit ; sceptique et blasé.

Il est interrompu un instant par le retour de Marie-Isabelle avec le second bouillon et le grand pichet.

- Bon appétit à vous deux, leur lance-t-elle en s’esquivant avec discrétion, heureuse de voir enfin son amie avec un homme qui lui semble charmant.

- Comme vous voyez je bois du vin et même des breuvages plus corsés, et je mange du porc quand l’occasion se présente, au désespoir de mes vieux parents, ajoute-t-il avec humour en les servant tous les deux !.. Mais je parle, je parle et je ne sais rien de vous, dites moi tout.

En réalité il en sait sur Claire presque plus qu’elle-même. Il connaît presque par cœur la fiche établie par les RG. Tout, sauf ce qu’il veut justement savoir et que, s’il a tant parlé de lui, c’est pour mieux l’inciter elle, à se confier. Telle est la mission présente du séduisant inspecteur Ben Kajedrah. Feignant d’hésiter, elle prend le temps d’avaler deux cuillerées de potage avant de répondre :

- Oh, il n’y a pas grand chose à dire. Je m’appelle Claire Mougin, célibataire endurcie et peintre puisque l’Agagadémie ne nous a pas encore homologué peintresse ou autre peintureuse contrairement à nos malheureuses consœurs littéraires maintenant dénommées auteures !

- Seriez-vous anti-féministe ?

- Bien au contraire, mais je trouve le terme mal venu. Je pense que c’est la totalité de notre langue qui mériterait d’être repensée pour échapper enfin à sa prédominance masculine, car la langue française est éminemment machiste, contrairement à l’anglais où les mots sont unisexes … Et vous, que faites-vous quand vous ne draguez pas des femmes inconnues ?!

- Je… je suis comédien… intermittent, célibataire également, répond-il après avoir dégusté à son tour un peu du délicieux bouillon, et ne mentant qu’à moitié ; car c’est bien un rôle de composition qu’il lui sert. Etes-vous parisienne d’origine ?

- Non, je suis sarthoise, native du Mans. Je ne vis à Paris que depuis à peine deux ans.

Et tu loges seule, Quai Voltaire, dernier étage, complète-t-il mentalement. Ce qui ne l’empêche pas de poser la question :

- Et vous habitez où ?

- Sur la rive gauche rétorque-t-elle évasivement.

Il se garde d’insister craignant de l’effaroucher car il la sait un peu sauvage.

Comme ils ont presque terminé leur consommé, il lui propose une larme de Pommard dans la dernière gorgée et les sert avant qu’elle ait le temps de répondre. Amusée, elle ne se récrie pas. Ils boivent  alors à même leurs bols respectifs avec délectation en s’observant mutuellement. Sitôt qu’il a reposé l’ustensile, il reprend :

 - Ainsi vous peignez, et vous parvenez à en vivre ? Environ 50 000 euros de revenu annuel d’après les services fiscaux, j’aimerais bien en dire autant, pense-t-il sans en rien laisser paraître.

- Plutôt  bien oui, je ne me plains pas. J’ai quelques bons clients.

Ne semblant pas disposée à en dire plus, là encore il n’insiste pas, d’ailleurs Marie-Isabelle revient vers eux.

- Je crois que vous avez terminé. Vous avez aimé ?

- Nous nous sommes régalé répondent-il en cœur, ce qui déclenche leurs rires.

- J’en suis ravie. Je vous débarrasse et je vous amène tout de suite le pot au feu.

Le temps qu’elle revienne avec les assiettes, ils se taisent, se regardant en souriant. Claire ne sait trop pourquoi et surtout refuse de se poser la question, mais elle se sent bien avec ce garçon ; sensation qu’elle n’a plus ressentie depuis bien longtemps. Lui respecte son silence. Maintenant qu’il lui a parlé, il espère qu’elle n’a rien à se reprocher car il souhaiterait bien la fréquenter en dehors de son obligation professionnelle du moment. L’un et l’autre en sont là de leurs songeries respectives au retour de Marie-Isabelle.

- Voilà, dit-elle en posant les assiettées, chaudes et délicieusement odorantes. Vous m’en direz des nouvelles ! Mangez pendant que c’est chaud… Je vous laisse.

Ils la remercient puis toujours silencieux s’adonnent un moment au seul plaisir gustatif. Quand elle est à demi rassasiée, Claire relève le nez de son assiette et pour la première fois de la soirée parle la première. Jusqu’alors elle s’était en effet contentée de répondre plus ou moins aux questions du garçon :

- Si … si je vous ai bien compris, mon cher Abdel… c’est bien ainsi que vous voulez que je vous appelle, n’est-ce pas, vous… vous avez en quelque sorte renié vos racines. Cela va-t-il jusqu’au rejet de cette civilisation arabe tellement raffinée qui éclaira le monde tant par sa science que par son art, à une époque où l’occident bigot faisait de précieux manuscrits antiques des palimpsestes à la seule gloire de leurs bondieuseries ? Sans vos ancêtres monsieur Ben Kajedrah, que nous serait-il resté des savoirs grec et égyptien ?

- Je…

- Laissez-moi terminer s’il vous plait. Sans une telle sauvegarde et votre propre contribution, des Colomb… des Gama par exemple, auraient-il trouvé l’audace de tenter leurs expéditions                                  afin de prouver la sphéricité de notre planète en ces temps obscurs où elle était devenue plate. Plus tard un Giordano Bruno aurait-il deviné l’infini de l’univers alors que prévalait  son homo centrisme ? Et quid de Cordoue dont la lumière, au propre, puisque vers l’an mille cette ville connaissait l’éclairage public, comme au figuré, rejaillit sur tout l’occident ; quid de Grenade, de ses graciles palais, de ses merveilleux jardins ? Est-ce que cela vous le rejetez aussi  ?

- Vous avez fini, demande-t-il gentiment après qu’elle se soit tue ? 

A mesure que qu’elle s’était échauffée par son discours, un doux sourire, sans la moindre trace de moquerie, n’avait cessé de grandir jusqu’à illuminer tout le visage d’Abdel. Etonné d’abord de l’entendre parler autant, et avec une telle passion. Etonné également de la voir plus cultivée que les renseignements en sa possession ne l’auraient laissé supposer. 

- V… Vous avez parlé de parlé de Giordano Bruno, accordez-moi d’être surpris…

- Me croyez-vous donc si ignare, l’interrompt Claire rageusement.

- En aucun cas, mais avouez qu’il n’est pas la personnalité la plus connue du grand public, au contraire d’un Copernic ou d’un Galilée, malgré son funeste destin ; à moins que ce n’en fut la cause.

Tandis qu’il parlait, le visage de la jeune femme s’est radouci. Elle songe qu’il n’a pas tout à fait tort ; que peu d’années auparavant elle en ignorait même le nom et n’en avait cure. C’était d’ailleurs impressionnant tout ce qu’elle ignorait. Aujourd’hui qu’elle en sait un peu plus, elle mesure toute l’étendue de son ignorance et en éprouve souvent une certaine frustration, mais n’est-ce pas le sort commun à tous les humains ? Oh oui, elle a beaucoup changé la petite Claire et la gamine presque inculte qu’elle fut, même son langage est devenu plus châtié, est désormais loin dans son passé. Singulière d’ailleurs la vitesse ce soir, en compagnie de cet homme qu’elle ne connaît pas, à laquelle cette enfant s’éloigne un peu plus.

- Pardon Abdel, je ne voulais pas être méchante, lâche-t-elle enfin. Mais vous ne m’avez pas répondu.

- Bien. Alors sans détours, je vous réponds que ces aspects de notre vieille civilisation restent miens complètement. Mais je ne puis en cautionner sa cruauté, passée et présente, dont elle n’a certes pas l’apanage mais qui me trouble plus que celle de vos ancêtres puisque j’en suis le complice involontaire. J’en rejette d’autant plus son obscurantisme et son fanatisme actuels, ses tabous encore bien vivants alors que nous sommes au 21ème siècle. Vous-même tout à l’heure, ne stipendiez-vous pas ceux jadis, de la puissante église de Rome, de sa très sainte Inquisition qui envoya Bruno et tant d’autres au bûcher avec leurs écrits ?.. Les choses d’ailleurs ont-elle vraiment changé aujourd’hui ? Votre pape, ne vous récriez pas, j’entend « votre » au sens large de la civilisation occidentale, continue de s’évertuer à faire obstruction à ce qui pourrait soulager un peu la misère humaine ; il refuse ainsi aux plus démunis les moyens de contraception que la technologie contemporaine propose, allant jusqu’à prétendre que l’usage du préservatif contribue à l’extension du SIDA ; il continue à menacer d’excommunication les pays  désireux de légaliser l’avortement et d’une manière plus générale cautionne sans le dire ouvertement la société libérale et mercantile. En bref, donnez-moi droit à votre propre causticité vis à vis d’ancêtres que ni vous ni moi n’avons choisi, et en regard de notre décadence que je pense commune, en ce bas monde chaque jour plus mondialisé pour ce que je crois être le pire… Que sont les vôtres de racines ?   

- Pour être franche, j’ignore même si j’en ai. Je ne suis qu’une errante… Une âme en peine pourrait-on dire au sens religieux de l’expression. S’il n’y avait  l’espèce d’obligation que je me suis faite lorsque j’ai perdu mes parents de cœur… 

Elle se tait alors sans terminer sa phrase, pensive et triste et il n’ose briser son mutisme. D’ailleurs, il en sait presque autant qu’elle sur ce sujet.  Ils ont bien travaillé au RG (ce n’est plus la dénomination officielle, mais l’habitude perdure). Dommage qu’ils ne soient pas parvenus à apprendre si elle a quelque chose à voir avec le sordide assassinat dans lequel on soupçonne ce soit disant Gabrokov,  plus probablement Nicolaï Garaev de son vrai nom, d’être impliqué d’une manière ou d’une autre. Ce qui a conduit son commissaire à lui confier cette mission. Laquelle lui devient de plus en plus désagréable à mesure que grandit un attachement pour la jeune femme qui n’a rien de professionnel… Après un temps lui paraissant fort long, elle reprend pourtant :

- Je vous raconterai peut-être un jour… Si toutefois nous nous revoyons… Mais que nous voilà bien sérieux, vous ne trouvez pas, et ce soir j’ai envie d’être gaie !

Son visage assombri un moment s’illumine alors d’une joie dont elle se serait crûe incapable, la communicant du même coup à son compagnon d’aventure… car c’en est une. 

Silencieux une fois de plus, une douce sérénité commençant à les prendre, ils terminent rapidement leurs assiettées presque froides puis commandent une part du clafoutis maison ainsi qu’un autre cruchon, le premier étant vide. Pendant qu’ils mangent leur dessert, le restaurant commence à s’éclaircir. Marie-Isabelle, discrète, elle a suffisamment vécu pour deviner qu’entre ces deux-là il se passe quelque chose dont ils n’ont peut-être pas même pris totalement conscience, débarrasse les tables tour à tour désertées. Il ne reste bientôt plus qu’une poignée de fidèles debout au comptoir, qui tiennent une conversation animée avec la patronne. Longtemps après avoir terminé et bu un café sans presque avoir parlé davantage, Abdel fait signe pour qu’on leur apporte l’addition et propose d’aller prendre un dernier verre ailleurs. Sans nullement hésiter, Claire qui a mûrement pris sa décision, décrète :

- Non pas ailleurs, chez moi, j’ai tout ce qu’il faut. A voix basse, elle ajoute : j’ai une envie folle que nous fassions l’amour… si tu le veux aussi.  

Comment ne pas vouloir ; c’est beaucoup plus qu’il n’en espérait en l’abordant. C’est aussi une épreuve redoutable car si tout de même elle était complice ? S’il accepte, lui aussi pourrait être accusé. Son petit univers physique jusque là solide se dérobe ; tout ce qui jusqu’alors lui avait octroyé une réputation de sérieux  chez ses collègues et la considération de sa hiérarchie est en passe de voler en éclat. Il est écartelé entre le devoir et un sentiment qu’il n’a jamais encore éprouvé, fatras de désir, de tendresse, de volonté de protéger. Il souhaiterait presque qu’elle soit coupable afin d’être le chevalier blanc qui l’arracherait au crime… Lui, l’athée d’origine arabe, parvient enfin à murmurer :    

- Inchallah.

- Dis-moi, tu ne me sembles pas très enthousiaste, se moque-t-elle. Ne te crois surtout pas obligé. Si ça te déplait, n’y pensons plus… et bonne fin de soirée !

- J’ai envie également de partager ta nuit, crois-moi, mais les choses ne sont pas aussi simples que tu le penses…

Sur le point de révéler son métier et la raison véritable de sa présence, à savoir que depuis plusieurs jours il « planquait » près de son domicile, cherchant le moyen d’entrer en contact et que ce soir, l’occasion se présentant enfin, il l’a filée, il se tait soudain. Comment aurait-il supposé alors qu’il serait débordé par une attirance pour elle aussi brutale qu’imprévue ? S’il lui avouait maintenant, même en faisant abstraction de ses contraintes professionnelles, il perdrait aussitôt tout crédit auprès d’elle, assuré de ne plus jamais la revoir, hors il se refuse à la perdre ainsi. Doucement, il lui prend alors la main qui traînait sur la table, la soulève, la tourne en l’approchant de sa bouche et  y dépose un tendre et léger baiser.

- Un jour moi aussi je te raconterai… Si nous nous revoyons comme tu as dit… Mais je suis certain que nous nous reverrons.

- N’en sois pas si sûr. Ce soir je te veux mais demain je t’aurai oublié.

Pourtant, derrière une certitude affichée, le doute s’est insinué dans l’éthique rigoureuse qu’elle s’était fixée jusqu’alors. Il n’insiste pas, la sachant entêtée. Au moment de  régler la note, ils se chamaillent encore un peu, chacun voulant la prendre à son compte. Là encore, il finit par battre en retraite et la laisse payer. Ils prennent congé de Marie-Isabelle qui après s’être enquise de leur satisfaction, les abandonne sur un joyeux « Bonne nuit les amoureux ! » s’attirant la réponse faussement courroucée de Claire « Je ne suis pas amoureuse ! », se retenant d’ajouter j’ai seulement envie de baiser, non que sa presque amie s’en offusquerait mais parce que ce n’est pas son genre d’extérioriser ce genre de choses. Dehors, elle lui demande s’il est en voiture ; non, piéton, sans préciser davantage. En fait sa moto attend sagement Quai de Conti. Ils font quelques pas puis il lui prend timidement la main sans qu’elle le rejette. Arrivés au quai, elle s’arrête devant le fleuve paisible, observe son eau sombre dans laquelle jouent quelques reflets et sans le regarder, s’enquiert soudain :           

- Tu ne m’a pas dit où tu habites.

- Toi non plus, fait-il finement remarquer. 

- Sur l’autre rive. Presque en face.

- Moi, j’ai un appart à Vitry, pas très loin non plus de la Seine mais le cadre n’en est pas aussi prestigieux que le tien. Un décor d’immeubles et de pavillons tous engagés dans un étrange concours de laideur. De chez moi ce n’est pas Le Louvre que je vois, mais la centrale thermique dont j’aperçois la partie supérieure.

Elle se tourne alors, l’oblige à en faire autant et quand ils se font face, elle unit ses lèvres aux siennes pour un premier baiser qu’ils attendaient l’un et l’autre. Le temps et l’espace cessent aussitôt d’exister. Une éternité plus tard, ils reprennent leur marche, lentement, et continuent de s’embrasser tous les dix pas.

 

Tout de même ils parviennent enfin au domicile de Claire. Quand ils sont entrés, Abdel prend le temps de découvrir l’immense pièce, aussi large que l’immeuble puisque percée de fenêtres de part et d’autre ; ils sont dans la partie atelier, en témoignent une toile sur un chevalet, deux autres, rangées au sol contre une paroi et un fatras de tubes, de pinceaux, de bouteilles de solvant et flacons de vernis, de chiffons sur une table entièrement tâchée de couleurs diverses ; le fond de la pièce, occupé sur un côté par un long buffet chêne clair assez bas, moderne, sur lequel ne repose qu’une seule plante verte, imposante il est vrai, ainsi que d’une table assortie et pourvue de six chaises tapissées de skaï blanc, est percé d’un couloir devant desservir le reste des aîtres ; un vaste et profond sofa vers lequel elle le conduit, tourné vers l’entrée, accolé de deux fauteuils tout aussi accueillants, blancs également, partage les deux espaces ; de même les murs quasi nus, si ce ne sont deux agrandissements photographiques noir et blanc mis en valeur par deux spots plafonniers. Claire n’a d’ailleurs allumé que des spots aux lumières indirectes, intimes. Les photos montrent l’une et l’autre un couple qui  parait  ignorer être sous l’objectif ; elle jeune, lui âgé, ils ne regardent qu’eux-mêmes et rient. Sûrement ceux qu’elle appelle ses parents de cœur… Continuant sa prospective, il  ne peux retenir un petit sifflement à la fois surpris et admiratif.

- Dis donc, tu ne risques pas de te heurter aux murs ! Combien de mètres carrés ?

Elle ne peut  se retenir de rire de sa question.

- Je ne sais pas vraiment, je n’ai jamais mesuré… 180, 200 mètres peut-être. C’est Sergueï, mon galeriste qui me l’a procuré lorsqu’il m’a convaincue de venir vivre à Paris. Il en est d’ailleurs le locataire officiel et c’est à lui que je paie le loyer… Enfin quand je dis payer ce n’est pas tout à fait exact ; en réalité, il le déduit sur mes ventes… Mais ne reste pas planté, mets-toi à l’aise et installes-toi. Que veux-tu boire, whisky, vodka, jus de fruits ?   

- Vodka glacée si tu veux bien.

- Elle est au réfrigérateur.

- Ce sera parfait, merci.

Tandis qu’elle traverse la pièce puis disparaît dans le couloir où doit se trouver la cuisine, il s’avance aussi, ôte sa veste, y cache son arme de service jusque là passée dans la ceinture de son pantalon, juste au creux des reins, la dépose soigneusement pliée dans un fauteuil et retourne, dubitatif, vers le dernier-né de Claire : un personnage solitaire au visage déformé qui semble écrire sur une espèce de table dans une luminosité verdâtre ; toutes les teintes sont d’ailleurs aussi outrancières que froides. Il s’avoue ne pas vraiment comprendre sa manière de peindre mais reconnaît être assez fermé à l’art moderne. 

- C’est ta dernière œuvre lance-t-il ?

De la cuisine, elle répond :

- Je n’ai pas compris ce que tu disais. Attend, je reviens.

Peu après, elle réapparaît avec deux verres bien remplis qu’elle dépose  au passage sur une table basse devant le canapé, puis s’approche de lui, toujours perplexe et debout devant la toile exposée. Il réitère alors sa question. 

- Oui. C’est une commande. Ce n’est pas mon tableau préféré mais il faut bien gagner sa vie, et celui-là, un riche homme d’affaires ne m’imposant rien, j’ai accepté. Tu ne semble pas aimer beaucoup.

- Désolé, sans doute ne suis-je qu’un rustre en peinture.

- Ce n’est pas grave, je t’aime bien quand même. Allons nous asseoir.

Tous deux  s’installent dans le sofa et avant même de prendre leurs verres, échangent encore un long baiser. Claire qui a ôté ses chaussures s’est lovée contre lui. Ils restent un moment ainsi, puis se décident à boire ; elle aussi a choisi la vodka.

- Tu sais, ce n’est pas limité, mais j’ai remis la bouteille au frais.

- N’exagérons pas, si l’alcool rend souvent les femmes plus… accueillantes, on dit que son abus ne vaut rien aux prouesses masculines !

- Tu as raison. Ne me déçois pas… Mais je crois sentir que tu es en forme ! conclue-t-elle en s’appuyant là où elle perçoit un durcissement intéressant.

Bientôt elle commence à glisser ses mains sous le pull et la chemise qu’elle a déboutonnée, lui caressant le torse ; tout en faisant de même, agréablement étonné qu’elle ne porte pas de soutien-gorge , il ne peux s’empêcher de demander négligemment :

- Et tu as des projets actuellement ?

- Oui, toi !

- Je te parlais de peinture.

- Oh, un nu que je pense commencer lundi. Sergueï est venu me présenter le modèle, une certaine Liana, un peu maigre mais bien faite.

Toujours avec autant de détachement, comme s’il ne posait la question que par politesse, il demande pourtant :

- C’est toujours ce…  Sergueï comme tu le nommes, qui te procure tes modèles ?

- En général oui. Tu sais il est charmant et toujours si prévenant… mais tu ne peux  pas en être jaloux, il est exclusivement homo, ce qui ne regarde que lui… et ses partenaires.

- Et cette Liana, elle est russe ?

- Tchétchène plus précisément. Elle t’intéresse ? Après le peintre, le modèle ! Facétieuse, elle ajoute : Je dois te prévenir qu’avec elle tu risques d’avoir du mal car elle semble farouche ! Elle n’a pas voulu se dévêtir devant Sergueï qui est pourtant bien inoffensif avec les femmes. Même avec moi, elle est restée crispée alors qu’il ne pouvait pas voir grand chose…

Soudainement songeuse, elle ajoute sans qu’il ait besoin de poser d’autres questions :

- Tiens tu me refais penser qu’il a eu un curieux comportement. Je crois qu’il a engueulé la petite mais comme c’était en russe je n’ai rien compris. Je ne l’avais jamais vu ainsi. Encore que depuis peu Sergueï me paraît moins primesautier, comme si quelque chose le préoccupait ; pour dire vrai, jusqu’ici je n’y avais pas vraiment prêté attention… Mais tu ne crois pas que nous avons mieux à faire ?

Il ne répond pas mais peut désormais s’abandonner au plaisir sans arrière-pensées. Elle lui en a assez dit pour qu’il puisse la supposer innocente ; sinon lui aurait-elle fait part de son étonnement ? L’esprit plus léger il entreprend d’accélérer les choses.

- Tu as des préservatifs, demande-t-elle encore en précisant ses caresses ?

- J’ai.

Sans autre parole, il lui ôte son gros pull et son maillot, estimant qu’elle a trop chaud avec, et commence à suçoter sa poitrine tout en déboutonnant le pantalon. Bientôt ils sont engagés dans une étreinte fougueuse sans même s’être totalement déshabillés. Ils ont chacun dix, vingt mains ; leurs corps se mélangent en poses désarticulées et fugitives sans cesse renouvelées, finalement assez semblables aux peintures de Claire. Bientôt, cette première union assez brève mais tellement passionnée les rejète haletants, au bord de l’asphyxie. Peu à peu leurs cœurs se calment pourtant et ils parviennent enfin à prononcer quelques mots.    

- Le premier set t’as plu mon amour ?

- Oh oui ! Il y avait longtemps que je n’avais pas baisé… Et tu es un rude adversaire ! Nous allons faire une autre partie n’est-ce pas ?

- Bien sûr mais donnes-moi le temps de me refaire une santé.

Ils terminent alors leurs verres, vodka maintenant tiède, ne cessant de s’embrasser et de se caresser. Enfin Claire se lève, tout comme lui très dévêtue. Elle se débarrasse prestement de la dernière patte du pantalon qui lui entravait la cheville, de son slip resté jusque là bouchonné sur ses cuisses et désormais totalement nue, lui prend les mains en l’invitant à continuer dans la chambre. Ils s’y uniront encore plusieurs fois, moins impétueusement sans doute, mais plus longuement, plus tendrement aussi, avec toujours autant de râles de jouissance, de feulements de fauves en rut. Au petit matin, repus, brisés, ils s’endormiront enfin après qu’Abdel lui aura avoué d’une voix comateuse qu’elle l’avait « tué ».  

Il est midi passé lorsque Claire s’éveille la première. D’abord elle ne sait plus vraiment où elle est. Elle se découvre dans les bras d’Abdel et sa mémoire recommence à fonctionner. Elle se redresse à gestes précautionneux car il dort encore et son visage exprime une béatitude enfantine. Qu’il est mignon s’attendrit-elle et ajoute, tout aussi mentalement, c’est tout de même bon les bras d’un homme, surtout après l’amour. Son instant d’attendrissement passé, elle décide de se lever, elle a faim. Debout, elle ouvre doucement son placard, prenant soin de ne pas faire de bruit, y fouille jusqu’à y trouver la  première robe venue et après l’avoir enfilée, se dirige vers la cuisine. Quand Abdel, enfin réveillé, la rejoint, encore nu comme un ver, il la trouve qui achève un solide petit déjeuner.

- Dites-moi monsieur Ben Kajedrah, croyez-vous qu’on se présente ainsi devant une femme, dit-elle en riant ! Tu as faim ? Tu veux du café, ajoute-t-elle en désignant un bol et en l’embrassant ?

- Du café oui… J’ai dormi comme une souche répond-il en lui rendant son baiser. Quelle heure est-il ?

- Je ne sais pas regarde au four.

- C’est vrai que de nos jours ces objets indiquent l’heure… Bigre, bientôt 13 heures. Un café vite fait, une douche et je file.

- Déjà ? – il y a du regret dans la voix de Claire- Tu sais qu’une fois sorti tu ne devras pas revenir.

- Sauf si tu me le demandes. Tu me le demanderas, n’est-ce pas ? Crois amour, que j’en suis aussi désolé que toi mais j’ai un rendez-vous que je ne puis manquer.

- Professionnel ?

- Oui.

Il ne peut lui révéler que son supérieur attend son rapport depuis le matin. Sûrement a-t-il déjà téléphoné mais il avait coupé son portable dès la veille. Chiennerie de métier ! Il se refuse à la perdre, ce qui risque d’arriver s’il part maintenant alors qu’elle semble disposée à lui offrir cette nouvelle journée. Demain sans doute sera-elle retournée à sa farouche solitude. Oui vraiment chiennerie de métier ! Avec désespoir, il l’enserre alors tendrement dans ses bras, la nuque de Claire reposant sur son thorax velu. Elle, triste comme elle ne s’en croyait plus capable, aimerait que cet instant ne cesse pas. 

- Comprend-moi, finit-il par murmurer, il faut vraiment que je parte. Je vais te laisser mon numéro et mon adresse exacte. Je t’en supplie ne m’oublies pas.

Par Gérard HULOT - Publié dans : Roman : Filière russe
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